Comment renforcer le lien avec son enfant ? avec Arnaud Riou #276
Créer un lien solide avec son enfant est sans doute le souhait de nombreux parents. Pourtant, aimer son enfant ne suffit pas toujours à savoir l’écouter vraiment, lui faire confiance ou lui laisser la liberté d’expérimenter. Pour renforcer le lien parent-enfant, il faut parfois aussi accepter de regarder du côté de notre propre histoire. Nos blessures, nos peurs ou les croyances héritées de notre enfance peuvent en effet influencer, souvent sans que nous en ayons conscience, notre manière d’accompagner nos enfants.
Auteur et conférencier, Arnaud Riou explore depuis de nombreuses années les questions de connaissance de soi et de relation à l’autre. Dans cet épisode du podcast Les Adultes de Demain, il nous invite à interroger l’enfant que nous avons été pour mieux comprendre le parent que nous sommes devenu. Comment construire une relation dans laquelle notre enfant se sent suffisamment aimé, écouté et sécurisé pour devenir pleinement lui-même ?
Pourquoi le lien parent-enfant est-il si important ?
Pour réfléchir à la place du lien dans l’enfance, Arnaud Riou s’appuie notamment sur ce qu’il a observé au cours de ses voyages auprès des peuples premiers. Des Massaïs au Kenya aux familles nomades de Mongolie ou du désert marocain, il retrouve une conception de l’enfance dans laquelle le collectif occupe une place centrale.
« Dans tous ces pays, le lien est beaucoup plus important et le faire ensemble est beaucoup plus important. Apprendre à faire ensemble. » – Arnaud Riou
Grandir au sein de sociétés de lien
Dans ces sociétés, explique Arnaud Riou, chacun trouve progressivement un rôle dans la famille, le groupe, la tribu ou le clan. L’enfant n’est pas uniquement entouré de ses parents : il grandit au contact des autres et participe peu à peu à la vie collective.
Cette observation l’amène à interroger plus largement le modèle dans lequel nous grandissons. Depuis l’école, remarque-t-il, nos sociétés valorisent beaucoup la réussite individuelle et la compétition : être le meilleur, réussir davantage que les autres, faire sa place. Pourtant, à ses yeux, ce ne sont pas les modèles fondés sur la compétition qui résistent le mieux au temps.
« Toutes les sociétés qui fonctionnent dans le temps, qui fonctionnent de façon épanouissante, fertile et productive, ce sont des sociétés de lien. Ce sont des sociétés qui œuvrent ensemble. » – Arnaud Riou
Arnaud Riou étend d’ailleurs cette réflexion aux sociétés animales (fourmis, abeilles, etc.) et à l’histoire des sociétés humaines : leur pérennité dépend, selon lui, de leur capacité à collaborer, coopérer et vivre ensemble. Une manière de replacer le lien non seulement au cœur de la relation parent-enfant, mais aussi de l’apprentissage de la vie en société.
Sécuriser l’enfant avant de vouloir le rendre autonome
Ses observations auprès des familles nomades de Mongolie lui permettent également de questionner notre conception de l’autonomie. Arnaud Riou décrit une progression par étapes :
pendant ses trois premières années, le jeune enfant est très entouré, porté, touché et sécurisé.
Entre trois et six ans vient davantage le temps de l’exploration.
Puis les responsabilités et la prise de risque augmentent progressivement, jusqu’à une véritable autonomie.
À l’inverse, estime-t-il, nous avons parfois tendance à demander très tôt à l’enfant de devenir autonome, avant de chercher à contrôler davantage ses expériences lorsqu’il grandit.
Ce regard venu d’autres cultures invite surtout à sortir de l’opposition entre sécurité et autonomie. Sécuriser un jeune enfant ne signifie pas l’empêcher de devenir autonome. Cette sécurité peut au contraire lui donner la confiance nécessaire pour s’éloigner progressivement de l’adulte, explorer son environnement, prendre des responsabilités et découvrir ce dont il est capable.
Incarnez vos 21 pouvoirs d’Arnaud Riou, aux éditions ANIMAE
Renforcer le lien avec son enfant commence par une véritable écoute
Pour Arnaud Riou, tisser un lien solide avec son enfant suppose de s’intéresser véritablement à ce qu’il vit et à ce qu’il ressent, et pas seulement à ce qu’il fait, à ses activités ou à ses résultats.
Écouter son enfant, au-delà de « ça s’est bien passé à l’école ? »
« Tisser du lien, ça veut dire écouter vraiment. Quand je t'écoute, je t'écoute vraiment. Je te regarde, je ne fais pas autre chose. Je te pose des questions pour savoir qui tu es, ce que tu vis, ce que tu traverses en ce moment, ce que tu ressens.
Et puis, je te dis, moi aussi, ce que je ressens. » – Arnaud Riou
Pour Arnaud Riou, s’intéresser à son enfant suppose ainsi de ne pas rester uniquement sur le terrain des faits. La traditionnelle question « Ça s’est bien passé à l’école ? » renseigne finalement assez peu sur la manière dont l’enfant a vécu sa journée. Même chose lorsque les échanges se concentrent essentiellement sur ses résultats : « C’est bien, tu as eu un 18 » ou « Tu as eu un 5, ce n’est pas bien. » « Ça, ce n’est pas l’enfant, c’est les notes qu’il a eues », souligne Arnaud Riou.
D’autres questions ouvrent un espace différent : « Comment tu te sens dans ton corps ? Quelle émotion tu as vécue aujourd’hui ? Est-ce que tu as eu peur ? » Il ne s’agit plus seulement de savoir ce qui s’est passé, mais de découvrir comment l’enfant l’a vécu. Une nuance importante pour apprendre à connaître celui qu’il est, et pas seulement ce qu’il fait ou réussit.
Pour ouvrir davantage la discussion, il peut aussi être intéressant de remplacer le très général « Ça s'est bien passé à l'école ? » par une question plus précise : « Qu'est-ce que tu as préféré aujourd'hui ? », « Quel a été ton meilleur moment de la journée ? » ou encore « Est-ce qu'il y a eu un moment difficile ? ». Sans forcer la confidence, ces questions offrent simplement à l'enfant davantage de prises pour raconter sa journée.
Le meilleur moment de ma journée, d’Églantine Ceulemans aux éditions Les Arènes : un album pour évoquer ensemble la journée et partager autant du côté enfant que parent, le point fort de celle-ci. Une bonne façon de renforcer les liens et d’échanger avec authenticité.
Oser aussi parler de ses propres émotions
L’écoute ne fonctionne pas à sens unique. Si nous souhaitons que nos enfants nous parlent de leur monde intérieur, encore faut-il leur montrer que nous avons, nous aussi, des émotions à partager.
Arnaud Riou raconte ainsi avoir interrogé une mère qui regrettait que son fils ne lui raconte plus rien. Lui parlait-elle, de son côté, de ce qu’elle avait ressenti dans sa journée ? De ses doutes, de ses défis, de ses échecs, mais aussi de sa fierté ?
Cette réciprocité nourrit le lien. L’enfant peut reconnaître dans les émotions de son parent certaines de ses propres expériences et comprendre qu’il est possible de les exprimer. D’autant que, rappelle Arnaud Riou, les enfants apprennent beaucoup par mimétisme. Ils observent moins ce que nous leur demandons d’être que la manière dont nous vivons nous-mêmes : notre rapport aux émotions, mais aussi nos relations avec notre conjoint, nos amis ou les personnes que nous croisons au quotidien.
Renforcer le lien avec son enfant, c’est donc aussi accepter de lui montrer qui nous sommes, avec davantage d’authenticité.
Dans l’épisode, Arnaud Riou explique : « le monde ne manque pas de merveille, il manque d'émerveillement, de notre capacité à nous émerveiller parce que cette vie, cette vie est belle, cette vie est lumineuse, cette vie est une opportunité magnifique de créer des choses. Encore faut-il avoir gardé nos yeux d'enfant. »
Nos blessures d’enfance influencent-elles la relation avec nos enfants ?
Écouter son enfant et lui laisser la place d’exprimer ce qu’il ressent suppose aussi de s’interroger sur ce qui se joue en nous. Car nous n’entrons pas dans la parentalité en laissant notre propre enfance derrière nous. Certaines expériences continuent à influencer notre manière d’interpréter les situations, de réagir ou d’accompagner nos enfants.
Comprendre ce qui se rejoue dans nos réactions d’adultes
Abandon, rejet, humiliation, injustice ou trahison : pour Arnaud Riou, certaines blessures vécues pendant l’enfance peuvent continuer à nous conditionner une fois adultes. Mais il apporte une nuance essentielle :
« Ce qui marque les blessures, ce ne sont pas les événements, c’est la façon dont nous, on va les vivre. »
Deux personnes peuvent ainsi traverser une situation comparable sans en garder la même empreinte. Plus tard, certaines expériences peuvent venir réactiver cette blessure ancienne. Une situation vécue comme injuste, par exemple, peut prendre une importance disproportionnée parce qu’elle fait écho à un sentiment d’injustice déjà éprouvé dans l’enfance.
Prendre conscience de ces mécanismes permet alors de distinguer ce qui appartient réellement à la situation présente de ce qui vient de notre propre histoire. Dans son ouvrage Incarnez vos 21 pouvoirs, Arnaud Riou parle notamment du « pouvoir d'interprétation » : cette capacité à prendre conscience de l'histoire que nous nous racontons face à un événement, pour ne plus laisser certains scénarios anciens déterminer systématiquement nos réactions.
Se reconnecter à son enfant intérieur
C’est aussi dans cette perspective qu’Arnaud Riou évoque l’enfant intérieur. Celui-ci représente « la mémoire » de l’enfant que nous avons été, avec ses blessures, mais pas seulement. Il porte également les ressources et les potentialités de l’enfance que nous avons parfois perdues en grandissant : la créativité, l’audace, la curiosité ou encore la capacité à nous émerveiller.
Se reconnecter à son enfant intérieur ne consiste donc pas uniquement à revenir sur ce qui nous a fait souffrir. Il s’agit aussi de retrouver cette part de soi et de comprendre comment notre histoire continue à agir dans notre vie d’adulte et de parent.
Ce travail peut permettre de poser un regard plus conscient sur nos réactions et d’éviter que certaines peurs ou blessures anciennes ne prennent toute la place dans la relation avec nos enfants. Pour approfondir spécifiquement cette question, nous avions consacré un précédent épisode du podcast, avec Jonathan Langlois, à la manière de guérir de ses blessures d’enfance.
Nous vous invitons également à écouter les épisodes sur les traumatismes transgénérationnels avec Bruno Clavier et la façon de se libérer des traumatismes hérités avec Anne Cazaubon.
Pour faire confiance à son enfant, commencer par travailler sur ses propres peurs
Nos blessures ne sont pas les seules à pouvoir influencer la relation avec nos enfants. Nos peurs jouent elles aussi un rôle essentiel dans notre manière de les accompagner. Peur qu’ils tombent, qu’ils échouent, qu’ils soient malades, qu’ils aient un accident ou qu’ils ne réussissent pas… Autant d’inquiétudes légitimes qui peuvent pourtant finir par limiter leurs expériences.
« L’inverse de l’amour, ce n’est pas la haine, c’est la peur. » - Arnaud Riou.
Pour lui, aimer son enfant suppose donc aussi d’apprendre à « amenuiser cette peur » et à lui faire confiance. Une démarche qui commence une nouvelle fois par le parent lui-même. Difficile, en effet, de transmettre à son enfant une vision confiante de l’avenir lorsque nous l’abordons nous-mêmes avec beaucoup d’anxiété.
Cette question de la confiance rejoint directement celle de l’autonomie. Au cours de ses voyages auprès des peuples premiers, Arnaud Riou a notamment été frappé par la liberté laissée aux enfants pour explorer leur environnement. Il évoque par exemple de jeunes enfants qui apprennent progressivement à monter à cheval, puis se voient accorder davantage de liberté à mesure qu’ils acquièrent les compétences nécessaires.
Il ne s’agit évidemment pas de transposer ces pratiques à notre quotidien, mais de réfléchir à la place que nous accordons à l’expérience. Vouloir supprimer tout risque peut aussi empêcher l’enfant d’essayer, de se tromper et de découvrir ce dont il est capable. Or, comme le rappelle Arnaud Riou :
« on ne peut apprendre que par l’expérience ».
Faire confiance ne signifie donc pas renoncer à protéger son enfant. Il s’agit plutôt de lui offrir un cadre suffisamment sécurisant pour qu’il puisse progressivement prendre des risques adaptés, faire ses propres expériences et gagner en autonomie. Pour le parent, l’enjeu est alors de parvenir à distinguer le danger réel de ses propres peurs afin de ne pas transmettre à son enfant l’idée que le monde est, par principe, un endroit dont il faut se méfier.
Punition, récompense, performance : ce qui peut fragiliser le lien
La qualité du lien parent-enfant dépend aussi de la manière dont nous cherchons à guider son comportement. Pour Arnaud Riou, une éducation qui repose essentiellement sur les punitions et les récompenses risque de détourner l’enfant d’une question essentielle : pourquoi agit-il de telle ou telle manière ?
Face à la menace d’une punition, l’enfant peut apprendre à modifier son comportement pour éviter la sanction. À l’inverse, la récompense peut l’inciter à agir pour obtenir ce qui lui a été promis. Dans les deux cas, Arnaud Riou estime que l’enfant risque davantage d’apprendre à répondre aux attentes de l’adulte qu’à développer sa propre confiance et à comprendre le sens de ses actions.
Cette réflexion rejoint celle de différents intervenants comme Roseline Roy qui explique pourquoi et comment éduquer sans punir. ou Isabelle Filliozat qui revient sur la contre-productivité des punitions lorsqu'elle explique ce qu'on entend par éducation positive. Cette réflexion fait également écho à la première rencontre de Stéphanie d’Esclaibes avec Arnaud Riou, consacrée à la nécessité de clarifier ses propres limites pour poser un cadre éducatif plus juste.
La question de la performance traverse elle aussi l’entretien. Notes, réussite scolaire, volonté d’être le meilleur : à trop regarder ce que l’enfant accomplit, nous pouvons perdre de vue celui qu’il est. Arnaud Riou rappelle que les enfants sont naturellement curieux et désireux d’apprendre. L’enjeu serait donc moins de les pousser sans cesse à réussir que de préserver leur confiance, leur envie d’essayer et leur droit à l’erreur.
Renforcer le lien parent-enfant implique ainsi de déplacer progressivement le regard :
de la conformité vers la compréhension ;
de la performance vers l’épanouissement ;
et du contrôle vers la confiance.
© Mizunokozuki
Être parent, c’est aussi accepter de se transformer
Et si grandir était une expérience partagée ? Dans l’entretien, Arnaud Riou renverse finalement la perspective : nous accompagnons nos enfants dans leur développement, mais la parentalité peut aussi devenir pour nous une occasion d’évoluer.
Il reprend à ce propos le point de vue de Catherine Dolto :
« La parentalité, c’est oser mettre un genou à terre pour s’élever à la hauteur de nos enfants. »
Un changement de perspective qui invite à se placer davantage à hauteur d’enfant, comme nous l’expliquait également Marion Cuerq à propos du modèle éducatif suédois.
Pour Arnaud Riou, l’enjeu n’est donc pas de « modeler » son enfant pour qu’il devienne celui que nous voudrions qu’il soit. Il invite plutôt à envisager la parentalité comme un apprentissage pour le parent lui-même. Accompagner son enfant peut nous demander de développer davantage de patience, de créativité, de constance, de stabilité ou encore d’amour. Une invitation à changer de regard sur l’enfance, mais aussi sur notre propre rôle de parent, que nous avions notamment explorée avec Héloïse Junier.
Cette conception de la parentalité laisse également une place à l’imperfection. Impossible de préserver son enfant de toutes les épreuves, comme il est impossible de ne jamais se tromper en tant que parent. Arnaud Riou rappelle au contraire combien l’erreur participe de l’apprentissage et de l’expérience de la vie.
« La vie n'est pas un problème à résoudre, mais vraiment un mystère à explorer. » – Arnaud Riou
Accepter de ne pas tout maîtriser peut aussi permettre de retrouver une part de plaisir dans la relation. Un sujet que nous avions abordé avec Audrey Jougla autour d’une question finalement essentielle : comment profiter de ses enfants et renouer avec la joie d’être parent ?
La relation parent-enfant ne se construit alors plus dans un seul sens. À mesure que nous aidons nos enfants à grandir, ils nous donnent eux aussi l’occasion d’apprendre, d’évoluer et parfois de porter un autre regard sur nous-mêmes. C’est notamment en ce sens que les adultes ont besoin des enfants, comme nous le rappelait Clémentine Beauvais.
FAQ – Renforcer le lien parent-enfant
Comment renforcer le lien parent-enfant ?
Renforcer le lien parent-enfant passe d’abord par une présence et une écoute véritables. Il s’agit de s’intéresser non seulement à ce que l’enfant fait, mais aussi à ce qu’il ressent, à ses émotions, ses peurs, ses doutes ou ses joies. Pour Arnaud Riou, la confiance est également essentielle : offrir à l’enfant un cadre sécurisant tout en lui permettant progressivement d’expérimenter, de se tromper et de gagner en autonomie contribue à construire une relation solide.
Comment créer du lien avec son enfant quand la relation est difficile ?
Lorsque la relation est devenue difficile, de petits moments de disponibilité réelle peuvent permettre de renouer progressivement le dialogue. Écouter son enfant sans immédiatement chercher à le corriger, à lui donner un conseil ou à résoudre son problème lui laisse davantage de place pour exprimer ce qu’il vit. Arnaud Riou invite aussi les parents à observer leurs propres réactions : certaines peurs ou émotions particulièrement fortes peuvent parfois appartenir autant à leur histoire personnelle qu’à la situation présente.
Comment savoir si l’on projette ses propres blessures sur son enfant ?
Certaines réactions particulièrement intenses peuvent être l’occasion de s’interroger. Une peur importante de voir son enfant échouer, être rejeté, prendre un risque ou vivre une injustice peut parfois réveiller une expérience de notre propre enfance. Il ne s’agit pas de considérer chaque inquiétude comme la conséquence d’une blessure ancienne, mais d’identifier les situations qui semblent réactiver régulièrement les mêmes émotions. Se reconnecter à son propre enfant intérieur peut alors aider à mieux distinguer son histoire de celle que son enfant est en train de construire.
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