Comment changer de regard sur l'enfance ? avec Marion Cuerq #271
Pendant longtemps, nous avons considéré l'enfance comme une affaire privée, relevant essentiellement de l'éducation ou de la psychologie. Pourtant, notre manière de regarder les enfants dépasse largement la sphère familiale : elle influence notre culture, nos institutions et notre société tout entière. Pourquoi est-il si difficile de changer de regard sur l'enfance ? Et pourquoi cette évolution est-elle aujourd'hui devenue indispensable ?
Dans cet épisode des Adultes de Demain, Marion Cuerq, spécialiste des droits de l'enfant et de la culture suédoise, autrice d'Une ENFANCE en NORD, explique comment nos représentations façonnent notre relation aux enfants et propose trois leviers pour faire évoluer durablement notre regard.
Notre regard sur l'enfance est avant tout une construction culturelle
Nous avons souvent l'impression que notre façon de considérer les enfants va de soi. Pourtant, ce regard n'a rien d'universel. Si le développement de l'enfant repose sur des réalités biologiques communes à tous, la manière dont une société perçoit les enfants, leur accorde une place ou attend certains comportements d'eux relève aussi de la culture.
Autrement dit, il n'existe pas une seule manière de concevoir l'enfance. Chaque époque et chaque pays développent leurs propres représentations, qui influencent profondément les relations entre les adultes et les enfants.
Si l'idée peut sembler évidente aujourd'hui, elle est en réalité très récente dans le paysage français. Comme l'explique Marion Cuerq, on commence seulement à considérer l'enfance comme une construction sociale, c'est-à-dire comme une réalité façonnée non seulement par la biologie, mais aussi par l'histoire, la culture et les représentations collectives.
« On commence justement à parler de l'enfance comme une construction sociale. [...] Il y a un aspect biologique [...] mais on avait un énorme trou noir sur l'aspect constructiviste de l'enfance comme construction sociale, sur tout cet aspect socioculturel. »
Cette approche change profondément notre manière d'aborder les questions éducatives. Plutôt que de considérer certaines pratiques comme des évidences, elle invite à se demander d'où viennent nos croyances sur les enfants.
Pourquoi valorisons-nous davantage l'obéissance que la participation ?
Pourquoi certaines attitudes nous semblent-elles « normales » alors qu'elles surprennent dans d'autres pays ?
Ces représentations sont si profondément ancrées qu'elles deviennent souvent invisibles. Nous grandissons avec elles, elles influencent nos comportements sans que nous en ayons conscience et se transmettent d'une génération à l'autre.
C'est pourquoi changer de regard sur l'enfance ne consiste pas seulement à adopter de nouvelles pratiques éducatives. Cela suppose d'interroger les modèles culturels qui façonnent, parfois depuis des décennies, notre manière de penser les enfants et leur place dans la société.
Une ENFANCE en NORD de Marion Cuerq aux Éditions Marabout
Pourquoi est-il si difficile de changer de regard sur les enfants ?
Si changer de regard sur l'enfance paraît si difficile, c'est d'abord parce que nous avons rarement conscience du regard que nous portons déjà sur les enfants.
Nos représentations sont largement invisibles. Elles s'installent au fil de notre propre enfance, de notre éducation, des médias, de la littérature, de l'humour ou encore des discours que nous entendons depuis des années. À force d'être partagées par toute une société, ces représentations finissent par nous sembler naturelles.
Marion Cuerq résume ce mécanisme en une idée simple : nous regardons tous les enfants à travers un filtre culturel.
« On vit dans des représentations. Ces représentations nous construisent et nous façonnent, mais on ne s'en rend absolument pas compte. C'est le principe des représentations. »
Selon elle, le regard porté sur les enfants n'est donc jamais neutre. Il influence notre manière d'interpréter leurs comportements, leurs émotions ou leurs besoins, souvent sans que nous en ayons conscience.
Le filtre de la méfiance
En France, Marion Cuerq parle d'un « filtre de la méfiance ». Ce regard conduit les adultes à percevoir l'enfant avant tout comme un être qu'il faut corriger, canaliser ou préparer à devenir un adulte responsable.
Cette vision ne repose pas uniquement sur des choix éducatifs individuels. Elle s'inscrit dans un héritage culturel plus large, où l'obéissance, la discipline et le contrôle occupent encore une place importante.
À l'inverse, son expérience de la Suède lui a permis de découvrir un autre modèle. Sans être parfait, celui-ci repose davantage sur un « filtre de la confiance », où les enfants sont davantage considérés comme des personnes capables de participer à la vie collective, tout en restant des êtres à protéger.
Cette comparaison ne consiste pas à opposer deux pays, mais à montrer que notre façon de regarder les enfants n'est pas universelle. Elle dépend de la culture dans laquelle nous grandissons.
La Suède n'a pas adopté ce regard sur les enfants du jour au lendemain. Dès le début du XXᵉ siècle, des penseurs comme Ellen Key remettent en question la place accordée aux enfants dans la société. Après la Seconde Guerre mondiale, la réflexion s'accélère : les conséquences de l'obéissance aveugle conduisent une partie de la société à s'interroger sur l'éducation donnée aux enfants et sur la manière de former des citoyens capables d'esprit critique plutôt que de simple soumission à l'autorité. Quelques décennies plus tard, la psychologue Alice Miller contribuera à populariser cette réflexion en montrant comment les violences éducatives et l'obéissance aveugle peuvent favoriser la reproduction de systèmes autoritaires.
Ce contexte éclaire également l'émergence de figures emblématiques comme le personnage de Fifi Brindacier, héroïne libre, indépendante et profondément bienveillante, publiée en 1945 sous la plume d'Astrid Lindgren. Fifi incarne une vision beaucoup plus libre et autonome de l'enfant, d'ailleurs édulcorée voire censurée pendant longtemps dans la version française.
Retrouvez l'interview de Cécile Kovacshazy sur l'influence de la littérature de jeunesse sur les enfants. Elle évoque le personnage de Fifi Brindacier, devenue un symbole de liberté pour les enfants.
Cette évolution est d'autant plus complexe que les lois évoluent parfois plus vite que les représentations. En France, les violences éducatives ordinaires sont interdites depuis 2019. Pourtant, les normes sociales continuent souvent de considérer certains comportements comme acceptables. C'est notamment ce qui explique pourquoi il est encore difficile de savoir comment réagir lorsqu'on est témoin de violences éducatives.
Comme le souligne Marion Cuerq, cette collision entre la loi et les habitudes culturelles explique pourquoi il est parfois difficile de faire évoluer les pratiques. Les textes peuvent changer rapidement ; les représentations, elles, demandent souvent plusieurs générations pour évoluer.
De la représentation à la culture de la punition
Lorsque la méfiance devient une norme culturelle, elle influence naturellement les pratiques éducatives. Si l'on pense qu'un enfant cherche spontanément à défier l'adulte ou qu'il faut avant tout lui apprendre à obéir, la punition apparaît facilement comme une réponse légitime.
Pour Marion Cuerq, cette logique dépasse largement la sphère familiale. Elle imprègne les institutions, les médias, les productions culturelles et, plus largement, notre manière de penser l'enfance.
C'est pourquoi changer de regard ne consiste pas simplement à adopter de nouvelles pratiques éducatives. Il s'agit de remettre en question des représentations profondément ancrées, souvent transmises de génération en génération et si familières qu'elles nous paraissent aller de soi.
C’est pour ton bien, Alice Miller, Éditions Champs
Protéger les enfants sans les empêcher de participer : un équilibre à trouver
S'il est si difficile de changer de regard sur l'enfance, c'est aussi parce que nous sommes confrontés à une réalité parfois déroutante : les enfants ont besoin d'être protégés, tout en ayant le droit de participer aux décisions qui les concernent.
À première vue, ces deux exigences semblent contradictoires. Comment laisser une place à la parole de l'enfant tout en assumant pleinement son rôle d'adulte ? Comment favoriser son autonomie sans le laisser seul face à des responsabilités qui ne sont pas de son âge ?
C'est cette tension que les spécialistes des droits de l'enfant désignent comme le dilemme des droits de l'enfant.
Comme l'explique Marion Cuerq, les enfants sont à la fois des êtres en développement, qui ont besoin de protection, et des personnes à part entière, capables d'exprimer leurs besoins, leurs ressentis et leur point de vue.
« Les enfants sont des êtres vulnérables (...) et on a les enfants qui sont tout autant des êtres à part entière dès leur naissance. (...) Protection et participation doivent se marier. (...) On se dit : "Attends, ils sont vulnérables ou ils sont compétents ?" En fait, ils sont les deux. »
Cette idée change profondément notre manière d'envisager notre rôle d'adulte. Il ne s'agit plus de choisir entre autorité et écoute, entre protection et autonomie. L'enjeu consiste à trouver un équilibre qui évolue en permanence en fonction de l'âge de l'enfant, de la situation et de ses besoins.
Pour Marion Cuerq, cela suppose aussi de déverticaliser progressivement la relation entre l'adulte et l'enfant, une notion qui fait écho à notre épisode avec David Dutarte consacré à Jesper Juul et au fait de repenser la relation adulte-enfant.
Autrement dit, de passer d'un modèle où l'adulte décide systématiquement pour l'enfant à une relation où sa parole est davantage prise en compte et où il est progressivement associé aux décisions qui le concernent, sans que l'adulte renonce à son rôle protecteur.
C'est aussi ce qui explique qu'il n'existe pas de méthode universelle ni de parent parfait. Chaque situation demande de se poser une question simple : de quoi cet enfant a-t-il besoin aujourd'hui ? D'être davantage protégé ou davantage associé à la décision ?
Pour Marion Cuerq, cette posture demande beaucoup d'humilité. Les adultes ne peuvent pas appliquer une recette toute faite. Ils avancent eux aussi, en acceptant de se tromper, d'ajuster leur posture et de continuer à apprendre.
« On ne peut que faire des erreurs. (...) Il n'y a pas de recette. C'est quelque chose qui se pense, qui se réfléchit. »
Cette approche est exigeante, mais elle ouvre aussi la voie à une relation plus équilibrée entre les adultes et les enfants, où protéger ne signifie plus faire à leur place, et où participer ne signifie pas leur confier des responsabilités d'adulte.
Trois leviers pour changer durablement notre regard sur l'enfance
Changer de regard sur les enfants ne se décrète pas. Parce que nos représentations sont profondément ancrées, cette évolution demande un véritable travail de réflexion, individuel comme collectif.
Pour Marion Cuerq, trois leviers peuvent nous aider à faire évoluer durablement notre manière de considérer les enfants.
Interroger nos représentations
La première étape consiste à prendre conscience que notre regard est influencé par notre culture. Nous ne percevons jamais les enfants de manière totalement objective : notre histoire, notre éducation et les normes de la société façonnent notre manière d'interpréter leurs comportements.
Ce travail d'introspection est essentiel. Tant que nous considérons nos représentations comme des vérités universelles, il est difficile d'imaginer d'autres façons d'accompagner les enfants.
À l'inverse, accepter que notre regard soit construit ouvre la possibilité de le faire évoluer.
Développer de nouvelles compétences tout au long de sa vie
Changer de regard ne relève pas uniquement de la bonne volonté. Comprendre le développement de l'enfant, apprendre à communiquer autrement, mieux accueillir les émotions ou encore connaître les droits de l'enfant sont autant de compétences qui s'acquièrent.
Reconnaître l'influence de notre culture ne signifie pas que les parents ou les professionnels agissent avec de mauvaises intentions. Comme le rappelle Marion Cuerq, la plupart des adultes cherchent avant tout à bien faire. Le véritable enjeu n'est pas le manque de bonne volonté, mais le manque de repères et de connaissances pour agir autrement.
« C'est hyper important de savoir de quoi on parle, d'où ça vient. Les connaissances sur le sujet, ça aide quand même énormément. »
Comme dans tout apprentissage, cela demande du temps, de la pratique et le droit à l'erreur. Cette idée est rassurante : il ne s'agit pas d'être un parent ou un professionnel parfait, mais de continuer à apprendre tout au long de sa vie.
Faire une place à la parole des enfants
Enfin, Marion Cuerq invite les adultes à considérer les enfants comme des partenaires de la réflexion. Sans leur confier des responsabilités qui ne sont pas les leurs, il est possible de leur demander leur avis, d'écouter leur vécu et de tenir compte de leur expérience.
Les enfants sont les premiers concernés par les décisions qui touchent à leur quotidien. Leur donner une véritable place permet souvent de mieux comprendre leurs besoins, mais aussi de construire des réponses plus justes, parce qu'elles s'appuient sur leur propre expérience.
Comme le rappelle Marion Cuerq :
« Les premiers experts de l'enfance, c'est eux. »
Cette conviction rejoint les démarches qui donnent une véritable place à la parole des enfants, qu'il s'agisse de leur participation aux décisions qui les concernent, de leur audition dans les procédures qui les impliquent ou encore des espaces de réflexion comme La Nouvelle Agora, qui cherchent à construire une société davantage pensée avec les enfants plutôt que seulement pour eux.
Changer de regard sur l'enfance ne consiste pas à appliquer une nouvelle méthode éducative ou à suivre une liste de bonnes pratiques. C'est un changement de posture, qui nous invite à interroger nos représentations, à continuer d'apprendre et à accorder une véritable place aux enfants dans notre réflexion.
Cette évolution dépasse largement la sphère familiale. Elle concerne les parents, les professionnels de l'enfance, les enseignants, mais aussi les institutions et, plus largement, notre société. Car la manière dont nous regardons les enfants influence les décisions que nous prenons pour eux… et avec eux.
Changer de regard sur l'enfance, c'est finalement accepter que les enfants ne sont pas seulement des adultes en devenir. Ils sont déjà des personnes à part entière, dont l'expérience, les besoins et le point de vue méritent d'être entendus. C'est sans doute là que commence une société qui pense davantage avec les enfants que simplement pour eux.
©Vlada Karpovich
FAQ - Changer de regard sur l'enfance
Pourquoi parle-t-on de changer de regard sur l'enfance ?
Changer de regard sur l'enfance consiste à prendre conscience que notre manière de considérer les enfants est largement influencée par notre culture, notre éducation et les représentations de notre société. En les identifiant, il devient possible d'adopter une posture plus attentive à leurs besoins, à leurs compétences et à leur place dans la société.
Qu'est-ce que le dilemme des droits de l'enfant ?
Le dilemme des droits de l'enfant désigne la tension apparente entre deux besoins fondamentaux :protéger les enfants en raison de leur vulnérabilité ;et leur permettre de participer aux décisions qui les concernent.Ces deux dimensions ne s'opposent pas : elles se complètent et doivent être pensées ensemble.
Pourquoi la culture influence-t-elle notre relation aux enfants ?
Chaque société développe des représentations de l'enfance qui façonnent la manière dont les adultes interprètent les comportements des enfants. Ces modèles culturels influencent les pratiques éducatives, les attentes envers les enfants et la place qui leur est accordée dans la famille, à l'école ou dans l'espace public.
Comment mieux prendre en compte la parole des enfants ?
Prendre en compte la parole des enfants ne signifie pas leur laisser toutes les décisions. Il s'agit de les écouter, de reconnaître leur expérience et d'intégrer leur point de vue lorsque les décisions les concernent. Cette approche est au cœur de la Convention internationale des droits de l'enfant et inspire de nombreuses initiatives qui encouragent la participation des enfants à la vie collective.Retrouvez sur ce sujet l'épisode Comment mieux écouter les enfants avec Anne-Marion de Cayeux.
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