Les traumatismes et héritages familiaux avec Anne Cazaubon
De plus en plus de parents s’interrogent : que faire avec un enfant trop sédentaire ? Entre les longues heures passées assis à l’école, le temps devant les écrans et des environnements peu propices au mouvement, nos enfants bougent aujourd’hui beaucoup moins que les générations précédentes.
Dans cet épisode du podcast Les Adultes de Demain, Stéphanie d’Esclaibes reçoit Victor Fersing, co-auteur du livre La chaise tue. Ensemble, ils explorent les causes profondes de cette sédentarité croissante et ses conséquences, bien au-delà de la santé physique.
Victor Fersing évoque une « génération d’intérieur » : des enfants qui passent de plus en plus de temps enfermés, loin du mouvement, du jeu libre et du monde extérieur. Un phénomène dont les écrans ne sont qu’une partie du problème.
Alors, comment aider un enfant trop sédentaire à retrouver le goût du mouvement ? Quels leviers activer à la maison, à l’école et dans notre environnement quotidien ?
Ces traumatismes que l’on transmet sans le savoir
Une transmission souvent invisible et inconsciente
Quand on parle de traumatismes familiaux, on imagine souvent des événements marquants, identifiables, inscrits dans notre propre histoire. Pourtant, une grande partie de ce que nous portons nous échappe. Ce sont des blessures plus anciennes, parfois issues de générations précédentes, les fameux traumatismes transgénérationnels abordés avec Bruno Clavier, et qui continuent d’agir en nous sans que nous en ayons pleinement conscience.
Anne Cazaubon insiste sur ce point fondamental : une grande partie de nos réactions, de nos peurs ou de nos blocages ne sont pas uniquement liés à notre vécu personnel. Ils sont aussi le fruit d’un héritage invisible, profondément ancré dans notre inconscient.
« quand on sait que c’est notre inconscient qui dirige nos vies à au moins 85% si ce n’est plus plus on éclaire cet inconscient-là, plus on fait la lumière sur tous ces traumas et toutes ces zones grises de l'enfance et de l'arbre familial, plus on peut alléger et soulager les générations futures. »
Il devient alors essentiel de s’y intéresser pour comprendre ce qui se joue réellement.
Ce qui rend cette transmission particulièrement difficile à repérer, c’est justement son caractère silencieux. Elle ne passe pas toujours par des mots ou des récits explicites, mais par des attitudes, des émotions, des non-dits. Lorsqu’un traumatisme n’est pas reconnu, ni exprimé, il ne disparaît pas pour autant : il se déplace, se transforme… et peut se transmettre.
Comme le souligne Anne Cazaubon, un parent qui n’a pas travaillé sur ses propres blessures peut, malgré lui, les faire peser sur son enfant :
« une mère (ou un père) qui ne travaille pas, qui ne va pas prendre la responsabilité de ce qui lui est arrivé en allant déposer son drame, son trauma chez un thérapeute, chez un psy, peu importe, va mettre une chape de plomb dessus et transmettre de manière invisible à son enfant qu'elle va évidemment confier à un prof de piano un peu bizarre, mais qui fait qu'elle sera appelée à lui parce que c'est sa blessure qui va résonner avec cet homme-là qui peut-être lui aussi a été abusé et qui du coup continue d'abuser. »
Quand l’histoire familiale continue de se rejouer
Ce qui frappe dans ces mécanismes, c’est leur capacité à se répéter, parfois sous des formes différentes. Une même émotion, une même peur, un même schéma peut traverser les générations et se rejouer dans des contextes totalement différents.
Anne Cazaubon évoque ces situations où, malgré des circonstances variées, une personne se retrouve systématiquement confrontée au même ressenti intérieur :
« je sentais bien qu’il y avait des détonateurs qui étaient extérieurs, mais qui venaient me ramener au même endroit intérieur », confie-t-elle quand elle parle de son propre vécu.
Ce phénomène de répétition est un indicateur précieux. Il signale qu’un élément plus profond, souvent ancien, n’a pas été apaisé. Tant qu’il reste actif, il continue de s’exprimer, encore et encore, comme une tentative de résolution.
Ces répétitions peuvent prendre de nombreuses formes :
relations conflictuelles qui se ressemblent ;
situations professionnelles qui échouent de manière récurrente ;
ou encore émotions intenses qui surgissent sans raison apparente.
Elles ne sont pas le fruit du hasard, mais le signe que quelque chose cherche à être vu, compris, reconnu.
« La même soupe dans une vaisselle différente » : comprendre les répétitions
Pour illustrer ces mécanismes, Anne Cazaubon utilise une image particulièrement parlante :
« quand la répétition se joue, c'est souvent, forcément que c'est l'inconscient qui est aux commandes de notre véhicule de vie et qui vient nous resservir une soupe qui a l'air d'avoir le même goût mais dans de la vaisselle différente en fait ».
Autrement dit, les situations changent, les visages aussi, mais le fond reste le même. Une émotion ancienne, une blessure non résolue, continue de se rejouer sous différentes formes. Ce n’est pas la situation en elle-même qui pose problème, mais ce qu’elle vient réactiver.
Comprendre cela permet de changer de regard. Plutôt que de chercher uniquement des réponses à l’extérieur — dans les événements, les autres, les circonstances — il devient possible d’explorer ce qui se joue à l’intérieur.
« j'ai compris que tant que je ne trouvais pas cet endroit intérieur, que je n'allais pas l'apaiser, le mettre en sécurité et vraiment le libérer, et tant que je tentais en permanence de trouver la réponse à l'extérieur, eh bien en permanence ça me referait vivre à l'intérieur quelque chose de douloureux », explique Anne Cazaubon.
C’est précisément à cet endroit que commence le travail de libération :
identifier ces répétitions ;
en comprendre le sens ;
et peu à peu, remettre de la conscience là où l’inconscient dirigeait jusque-là.
©Moh Adbelghaffar
Quand l’enfant exprime ce qui ne lui appartient pas
Les comportements et symptômes comme signaux
Certains comportements chez l’enfant peuvent déstabiliser, inquiéter, voire épuiser les parents :
troubles du sommeil ;
colères ;
repli sur soi ;
énurésie ;
douleurs inexpliquées…
Pourtant, pour Anne Cazaubon, ces manifestations ne sont jamais anodines. Elles sont, au contraire, des signaux précieux.
Elle invite à changer de regard :
« un enfant qui se met à faire pipi au lit de manière comme ça, soudaine, c’est vraiment à interroger. »
Derrière ce type de symptôme, il ne s’agit pas simplement d’un « problème » à corriger, mais d’un message à entendre (attention, un avis médical reste indispensable, l'énurésie pouvant également être un symptôme lié à des pathologies).
L’enfant, surtout lorsqu’il est jeune, ne dispose pas encore des mots ou du recul nécessaires pour exprimer ce qu’il ressent. Il va donc utiliser les moyens dont il dispose : son corps, ses émotions, ses comportements. Et parfois, ce qu’il exprime dépasse largement son vécu personnel.
Anne Cazaubon le souligne avec force : ces manifestations peuvent être liées à des tensions familiales, à des non-dits, ou à des éléments du passé non résolus. Elles deviennent alors une manière, pour l’enfant, de rendre visible ce qui ne l’est pas encore.
Le corps comme langage quand les mots n’existent pas
C’est sans doute l’un des changements de perspective les plus puissants proposés dans cet échange. Là où l’on parle souvent d’« enfant difficile » ou de « comportement problématique », Anne Cazaubon invite à inverser complètement le regard.
« L'enfant va venir agiter exactement à l'âge auquel il aurait fallu que les mères ou pères se libèrent d'un trauma ou d'une émotion enfouie, un petit drapeau rouge en déclenchant des terreurs nocturnes, n comportement dit difficile, etc. Je mets des gros guillemets, bien sûr, autour de ça, puisque l'enfant ne fait rien aux parents, il vient juste lui montrer là où il en est. »
Autrement dit, l’enfant ne cherche pas à provoquer, ni à compliquer la vie de ses parents. Il agit comme un révélateur. Il met en lumière, souvent de manière inconsciente, ce qui a besoin d’être vu, entendu ou transformé dans le système familial.
Dans sa pratique, Anne Cazaubon observe régulièrement des parents qui souhaitent consulter pour leur enfant. Mais très vite, le travail se déplace :
« évidemment, je préfère accompagner les parents ».
Car en allant explorer l’histoire et les émotions des adultes, certains symptômes chez l’enfant peuvent s’apaiser.
Elle évoque notamment ces situations où l’enfant semble porter une forme d’héritage invisible :
« c'est davantage en allant regarder ce qui s'est passé chez cette femme à l'âge de 4 ans et qui fait que sa petite fille, de manière totalement invisible, a hérité de cette patate chaude et se met à activer quelque chose pour signaler par ses propres moyens, à savoir par son corps, parce que parfois, elle n'a pas encore les mots pour dire, ni le recul nécessaire.
Elle va exprimer par des coliques néphritiques, par une rubéole, par une otite, ce que la mère ou le père ne veut pas entendre. Son corps va aller exprimer un certain nombre de choses, de dysfonctionnements ou familiaux, ou d'héritage du père ou de la mère, héritage qui n'a pas été regardé en face à cet endroit-là. »
Une manière, pour l’enfant, d’exprimer ce qui n’a pas encore été reconnu.
Ces symptômes peuvent aussi être liés à des situations actuelles — à l’école, dans la famille, dans les relations — mais ils peuvent également faire écho à des éléments plus anciens, parfois inconscients. L’enfant capte, ressent, et exprime avec les moyens dont il dispose.
Ce regard invite à davantage d’écoute et de nuance. Plutôt que de juger ou de chercher à faire taire le symptôme, il s’agit de comprendre ce qu’il vient dire. Anne Cazaubon souligne d’ailleurs combien certaines réactions parentales peuvent passer à côté de l’essentiel : « il nous fait suer […] c’est sale », alors même que l’enfant « exprime ce qu’il peut ».
Accueillir ces manifestations comme des messages, c’est déjà commencer à ouvrir un espace de compréhension. Un espace dans lequel l’enfant n’est plus perçu comme un problème à résoudre, mais comme un être sensible, qui tente, à sa manière, de dire quelque chose d’important.
Pourquoi il est essentiel de regarder son propre passé
Si certains schémas se répètent et si les enfants peuvent exprimer ce qui ne leur appartient pas, c’est souvent parce que certaines histoires familiales continuent d’agir en silence.
Anne Cazaubon met en lumière ces mécanismes à travers des exemples très concrets, qui permettent de mieux comprendre comment un héritage invisible peut s’exprimer dans une vie.
Elle évoque notamment certaines formes de troubles ou de comportements qui peuvent s’inscrire dans une logique de fidélité inconsciente :
« l’anorexie […] peut être une forme de loyauté ou de fidélité à une grand-mère décédée dans un camp de concentration et morte de faim ».
Sans en avoir conscience, une personne peut ainsi rejouer, dans son propre corps, une histoire ancienne, comme pour rester liée à un membre de sa famille.
Ces transmissions ne concernent pas uniquement des situations extrêmes. Elles peuvent aussi se manifester dans des comportements plus subtils, mais tout aussi impactants.
Par exemple, une difficulté à se montrer, à prendre la parole ou à occuper sa place peut faire écho à une histoire familiale marquée par la peur, le secret ou la nécessité de se cacher :
« peut-être qu’une sous-partie de moi est reliée à ces enfants qu’on a cachés dans ma famille pendant la Deuxième Guerre mondiale ».
De la même manière, certaines difficultés à se sentir légitime, à gagner de l’argent ou à construire une stabilité peuvent être liées à des ruptures ou des injustices vécues dans les générations précédentes :
« peut-être qu’il y a eu un héritage qui a été subtilisé […] et que moi, en résonance avec ça, je ne me sens pas de valeur ».
Ces exemples ne doivent pas être interprétés comme des règles ou des causalités systématiques. Anne Cazaubon insiste d’ailleurs sur la complexité de ces mécanismes, qui sont souvent multifactoriels.
Mais ils permettent de comprendre une chose essentielle : nos difficultés actuelles ne prennent pas toujours racine uniquement dans notre propre histoire.
D’où l’importance, non pas de chercher des explications à tout prix, mais d’ouvrir un espace de réflexion. Regarder son passé, s’intéresser à son histoire familiale, c’est déjà commencer à mettre de la conscience sur ce qui, jusque-là, agissait dans l’ombre.
Et c’est précisément cette prise de conscience qui permet, peu à peu, de ne plus subir ces héritages — et de ne plus les transmettre.
©Suju
Comment se libérer des traumatismes hérités
Se libérer des traumatismes hérités ne signifie pas effacer son passé ni chercher à tout comprendre. Pour Anne Cazaubon, il s’agit avant tout de changer de posture : passer d’un vécu subi à une histoire que l’on peut progressivement éclairer et transformer.
Ce chemin ne se fait pas en une seule étape. Il s’inscrit dans un processus, souvent long, fait d’exploration, d’expériences et d’accompagnements.
Prendre conscience de ce qui se rejoue
La première étape consiste à reconnaître que certaines situations ne sont pas le fruit du hasard. Non pas pour tout expliquer par le passé, mais pour accepter que ce qui se répète mérite d’être regardé autrement.
Anne Cazaubon invite à observer avec curiosité plutôt qu’avec jugement. Derrière une émotion forte ou une réaction disproportionnée, il y a souvent une mémoire plus ancienne à l’œuvre.
Elle évoque notamment ces moments où, face à des situations très différentes, la même émotion revenait systématiquement :
« ça pouvait être un truc qui était arrivé dans une soirée d'anniversaire, un truc anodin dans le métro, parfois même un film, une lecture, enfin c'était vraiment très divers et à chaque fois ça me ramenait au même état. Donc je sentais bien qu'il y avait des détonateurs qui étaient extérieurs, mais qui venaient me ramener au même endroit intérieur ».
Cette prise de conscience marque un premier basculement : elle permet de sortir d’une vision uniquement extérieure pour commencer à interroger ce qui se joue en soi.
Explorer son histoire grâce à différents outils
Pour aller plus loin, Anne Cazaubon évoque les différentes approches qui l’ont accompagnée dans son propre cheminement. Car comprendre ne suffit pas toujours : il est souvent nécessaire de passer par le corps, les émotions ou l’inconscient.
Elle raconte notamment avoir exploré plusieurs pratiques :
la thérapie ;
la psychologie biodynamique ;
le rebirth et la respiration holotropique ;
l’hypnose ;
ou encore l’EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing).
À propos de cette dernière, elle précise :
« c’est une technique qui est privilégiée notamment dans les traumatismes, une forme d'hypnose profonde […] ce que j’avais trouvé passionnant […] c’est d’aller regarder quel était le dénominateur commun entre tous les événements de ma vie dans lesquels j’avais eu l’impression de vraiment vivre un grand traumatisme ».
Ce travail permet justement de comprendre les liens invisibles entre les expériences. Derrière des situations en apparence très différentes, un même ressenti peut être à l’œuvre.
Anne Cazaubon l’illustre très concrètement :
« je peux très bien l’avoir vécue à 5 ans […] mais je peux également le sentir […] le jour où je me fais rabrouer en réunion de direction ».
Ce qui relie ces moments, ce n’est pas la situation, mais l’émotion qu’elle réactive. En identifiant ces fils invisibles, il devient possible de remonter à l’origine de certaines réactions — et de commencer à les apaiser.
Transformer sa manière de réagir
Se libérer ne consiste pas à faire disparaître son histoire, mais à changer la manière dont elle continue d’agir au présent.
Progressivement, en mettant de la conscience sur ses mécanismes, il devient possible de ne plus réagir de la même façon. Là où certaines situations déclenchaient automatiquement peur, colère ou retrait, une nouvelle forme de liberté peut émerger.
Ce déplacement est essentiel : il marque le passage d’une réaction subie à une réponse choisie.
Il ne s’agit pas non plus de culpabiliser les générations précédentes, ni de porter seul le poids de l’histoire familiale. Mais plutôt de reconnaître que chacun peut, à son niveau, transformer ce qu’il transmet.
Et c’est précisément à cet endroit que le cycle de répétition peut commencer à se transformer. Non pas en niant ce qui a été vécu, mais en cessant de le rejouer — pour soi, et dans la relation à ses enfants.
Il existe plusieurs pratiques pour se libérer des traumas hérités : hypnose, psychologie biodynamique, rebirth, EMDR, suivi psychologique… ©Suedad Illi
Parler aux enfants : une clé essentielle pour ne pas transmettre
S’il y a un levier puissant pour éviter de transmettre des traumatismes à ses enfants, c’est bien celui de la parole. Non pas une parole brute ou anxiogène, mais une parole juste, adaptée, qui permet de mettre du sens là où l’enfant pourrait sinon imaginer, interpréter ou porter seul ce qu’il ne comprend pas.
Anne Cazaubon insiste sur ce point : le silence, les non-dits ou les demi-vérités peuvent fragiliser l’enfant bien davantage que la réalité elle-même.
Dire la vérité avec des mots adaptés
Contrairement à certaines idées reçues, il n’est pas nécessaire de « protéger » les enfants en leur cachant la réalité. Ce qui compte, c’est la manière dont on leur parle, et non le fait de parler ou non.
Anne Cazaubon est très claire :
« moi, je crois qu’on peut absolument tout dire en choisissant les mots ».
Même des sujets difficiles comme la mort, la maladie, ou la perte peuvent être abordés avec des mots simples, adaptés à l’âge de l’enfant.
Elle donne l’exemple des enfants présents à un enterrement, à qui l’on a expliqué précisément ce qu’ils allaient voir :
« tu vas voir des gens qui sont tristes […] tu vas voir une boîte en bois […] et puis ensuite, ton papy, on va le mettre dans un trou dans la terre ».
Parce qu’ils ont été préparés, ces enfants ne sont pas perdus : ils comprennent, ils participent, ils trouvent leur place.
À l’inverse, le flou ou les mensonges peuvent créer de l’insécurité. L’enfant perçoit qu’on ne lui dit pas tout, sans pouvoir comprendre pourquoi. Cela peut fragiliser sa confiance envers les adultes et nourrir des peurs ou des interprétations erronées.
Pour vous aider à choisir les mots, vous pouvez également écouter l'épisode avec Pauline Leroy sur comment parler d'actualité aux enfants sans les inquiéter ?
Nommer pour libérer
Mettre des mots, c’est aussi permettre à l’enfant de ne pas porter ce qui ne lui appartient pas. Lorsque certaines réalités sont tues — une fausse couche, un deuil, une histoire familiale difficile — l’enfant peut en percevoir les traces sans en comprendre le sens.
Anne Cazaubon évoque ces situations où un enfant ressent une absence, un déséquilibre, sans qu’on lui ait expliqué ce qui s’est passé. Il peut alors chercher à combler ce vide ou à prendre une place qui n’est pas la sienne.
D’où l’importance de nommer :
« on peut évidemment parler de fausse couche […] parce qu’évidemment, ça va changer l’ordre dans la fratrie aussi ».
Mettre des mots permet de remettre chacun à sa juste place, et d’éviter que l’enfant ne se construise sur des bases implicites ou erronées.
Cette parole peut aussi prendre des formes symboliques, comme des rituels. Anne propose par exemple de « planter un rosier » pour honorer une vie qui n’a pas pu se poursuivre. Autant de gestes qui permettent de reconnaître ce qui a été, sans le laisser peser inconsciemment sur les générations suivantes.
Restaurer la confiance et la sécurité
Au-delà des mots eux-mêmes, c’est la qualité de la relation qui est en jeu. Un enfant a besoin de sentir :
qu’il peut parler ;
qu’il sera entendu ;
et surtout qu’il sera cru.
Anne Cazaubon insiste sur cette posture essentielle :
« vraiment quoi qu’il arrive tu peux toujours le dire […] tu seras toujours cru ».
Offrir cet espace de parole, c’est permettre à l’enfant de ne pas rester seul face à ce qu’il vit ou ressent.
Elle souligne également l’importance de reconnaître la souffrance de l’enfant, sans la minimiser :
« je te vois, je vois que tu souffres ».
Être vu, entendu, reconnu dans ce que l’on traverse est un besoin fondamental, souvent au cœur des blessures d’enfance.
En posant ces bases — une parole vraie, une écoute attentive, une reconnaissance sincère — le parent offre à l’enfant un cadre sécurisant. Un cadre dans lequel il n’a plus besoin d’exprimer par son corps ou par ses comportements ce qui peut désormais être dit, partagé, accompagné.
Pour poursuivre la réflexion autour de l'accueil de la parole de l'enfant, nous vous recommandons plusieurs épisodes. Par exemple : Comment mieux écouter les enfants avec Anne-Marion de Cayeux ; Comment accueillir les émotions de l'enfant avec Roseline Roy.
Aider l’enfant à trouver sa juste place dans l’histoire familiale
Pour Anne Cazaubon, se libérer des traumatismes hérités ne consiste pas uniquement à regarder les blessures du passé, mais aussi à redonner à chacun sa place dans l’histoire familiale. Un enfant a besoin de savoir d’où il vient, de comprendre dans quelle lignée il s’inscrit, pour pouvoir se construire de manière stable et apaisée.
Lorsque cette histoire est floue, incomplète ou tue, l’enfant peut chercher inconsciemment à combler les vides, à prendre une place qui n’est pas la sienne, ou à porter des éléments qui ne lui appartiennent pas.
L’importance de raconter l’histoire familiale
Donner à l’enfant des repères sur son histoire familiale est essentiel. Même de manière simple, même avec des mots adaptés à son âge, il est important qu’il puisse comprendre d’où il vient, qui sont les personnes qui l’ont précédé, et ce qui a marqué sa famille.
Anne Cazaubon insiste sur ce besoin fondamental :
« c’est très important de savoir d’où il vient ».
Cette connaissance permet à l’enfant de se situer, de s’ancrer, et de ne pas rester dans des zones d’ombre qui pourraient générer des peurs ou des interprétations erronées.
Raconter l’histoire familiale, ce n’est pas forcément tout dire dans les moindres détails, mais offrir un début de récit, des repères, des éléments de compréhension. Comme elle le souligne :
« le mieux c’est d’avoir au moins un début d’histoire ».
Cette question se pose d’autant plus fortement pour les enfants adoptés, ou lorsque l’histoire familiale comporte des zones inconnues. Que sait-on de ses origines ? Que peut-on transmettre lorsque certaines informations manquent ?
Pour Anne Cazaubon, l’essentiel n’est pas d’avoir toutes les réponses, mais de ne pas priver l’enfant d’un récit. Même lorsque l’histoire est partielle, il est possible de poser des mots, de reconnaître ce qui est connu et ce qui ne l’est pas, et d’offrir un cadre dans lequel l’enfant peut se construire.
Elle rappelle combien il est important de ne pas laisser ces zones dans le silence :
« surtout ne pas le priver de son histoire ».
Même incomplète, une histoire racontée reste plus structurante qu’un vide laissé sans explication. Elle permet à l’enfant de ne pas avoir à combler seul ce qu’il ne comprend pas.
Cela permet à l’enfant de ne pas construire son identité sur des hypothèses ou des ressentis flous, mais sur une base plus claire, plus sécurisante.
Dans l'épisode sur la parentalité adoptive, Geneviève Miral revient justement sur cette question : faut-il raconter son histoire à l'enfant adopté et comment faire lorsque l'on dispose de peu d'informations.
Prénoms, filiation, arbre généalogique
Certains éléments du quotidien peuvent être de véritables portes d’entrée vers cette histoire familiale. Les prénoms, par exemple, ne sont jamais anodins. Ils portent souvent une trace, un lien, une continuité.
Anne Cazaubon invite à s’y intéresser :
« en quoi est-il en lien avec mon arbre familial ? ».
Derrière un prénom peut se cacher une filiation, une mémoire, une histoire qui mérite d’être explorée.
De la même manière, représenter concrètement l’arbre familial peut aider l’enfant à se situer. Dessiner un arbre, placer les membres de la famille, utiliser des photos… autant de moyens simples pour rendre visible ce qui est parfois abstrait.
Elle propose même de symboliser physiquement cette structure :
« et de faire comme une constellation familiale, de mettre l'enfant devant et puis, derrière lui, il y a papa et maman et encore derrière, il a les grands-parents. S'ils ne sont plus là, on peut mettre un coussin ou un fauteuil, pour qu'ils sentent aussi qu'il est issu de cet arbre-là ».
L’enfant peut alors percevoir qu’il a une place, entouré de ceux qui l’ont précédé.
Cette mise en perspective permet aussi de remettre chacun à sa juste position : les parents comme parents, les grands-parents comme grands-parents, et l’enfant à sa place d’enfant.
Honorer aussi les forces et les ressources
Si l’on parle beaucoup des traumatismes et des blessures, Anne Cazaubon rappelle qu’il est tout aussi important de reconnaître les forces et les ressources héritées de sa lignée.
Elle souligne que l’on a parfois tendance à se focaliser uniquement sur les aspects douloureux, alors que l’histoire familiale est aussi porteuse de résilience, de courage et de richesse :
« on a trop tendance […] à parfois aller chercher les traumas et que les traumas ».
Rééquilibrer ce regard est essentiel. Derrière chaque épreuve traversée par les générations précédentes, il y a aussi des capacités d’adaptation, des forces, des talents transmis.
Elle propose d’ailleurs de transformer le regard porté sur l’héritage familial : passer de « Aïe mes aïeux » (titre du fameux livre d'Anne Ancelin Schützenberger, Aïe mes aïeux) à « merci mes aïeux ». Reconnaître ce qui a été difficile, tout en valorisant ce qui a permis de tenir, d’avancer, de survivre.
Pour l’enfant, cela peut être très structurant. Faire des liens positifs (« ta grand-mère aussi elle peignait », « ton grand-père était très athlétique ») contribue à nourrir son estime de lui-même et son sentiment d’appartenance.
Ainsi, en reconnectant l’enfant à une histoire complète, faite à la fois de blessures et de ressources, on lui permet de s’inscrire dans une lignée sans en porter le poids, mais en s’appuyant sur ses forces.
Se libérer des traumatismes hérités, ce n’est pas effacer son histoire familiale ni prétendre tout réparer en une génération. C’est plutôt accepter de regarder ce qui se rejoue, de mettre des mots sur ce qui a longtemps été tu, et de faire un pas de côté pour ne pas transmettre automatiquement ce que l’on a soi-même reçu.
Mais au-delà des concepts, des mécanismes et des outils, Anne Cazaubon ramène toujours à l’essentiel : la qualité de présence de l’adulte auprès de l’enfant. Car ce qui peut véritablement transformer une trajectoire, c’est souvent la rencontre avec un adulte qui voit, qui écoute et qui accueille sans juger.
Elle le résume avec une phrase simple mais puissante :
« essayer d’être cet adulte dont on aurait toujours rêvé d’avoir la présence à nos côtés quand on a traversé des choses difficiles ».
Peut-être est-ce là, au fond, l’un des plus beaux points de départ : offrir à l’enfant ce regard, cette écoute et cette sécurité que l’on aurait soi-même aimé recevoir.
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