Enfant anxieux : quand faut-il s’inquiéter et comment l’accompagner ? avec Ariane Hébert
Un enfant anxieux n’est pas forcément un enfant en difficulté. L’anxiété peut être une réaction normale, parfois même utile, lorsqu’elle aide à se mobiliser face à une situation nouvelle ou exigeante. Mais lorsqu’elle devient trop intense, qu’elle freine le quotidien, le sommeil, l’école ou les relations sociales, elle mérite d’être mieux comprise. Dans cet épisode du podcast Les Adultes de Demain, Stéphanie d’Esclaibes échange avec la psychologue Ariane Hébert pour distinguer stress et anxiété, repérer les signes qui doivent alerter et accompagner un enfant anxieux sans tomber dans la surprotection.
L’anxiété chez l’enfant : une réaction normale
Lorsqu’on parle d’enfant anxieux, la première réaction est souvent l’inquiétude. Pourtant, comme le rappelle la psychologue Ariane Hébert, l’anxiété n’est pas, en soi, un problème à éliminer à tout prix.
« l'anxiété, jusqu'à un certain point, c'est normal et souhaitable. C'est-à-dire que ça nous aide à nous mobiliser, ça nous aide à devenir plus performants. »
Autrement dit, l’anxiété fait partie du développement de l’enfant. Elle joue même un rôle essentiel : elle prépare le corps et l’esprit à faire face à une situation perçue comme importante ou incertaine. Un enfant qui ressent un peu d’anxiété avant un examen, une prise de parole ou une nouvelle activité est simplement en train de mobiliser ses ressources.
À l’inverse, une absence totale d’anxiété peut être tout aussi problématique :
« si votre jeune n'est totalement pas anxieux la veille de son examen, posez-vous des questions, ce n'est pas souhaitable. Vous voulez qu'il soit un tout petit peu anxieux. »
Cette idée est fondamentale pour les parents : vouloir supprimer toute forme d’anxiété chez son enfant n’est ni réaliste, ni souhaitable. L’objectif n’est pas de protéger l’enfant de toute émotion inconfortable, mais de l’aider à apprivoiser ce qu’il ressent.
D’autant que l’anxiété peut apparaître très tôt dans la vie. Certains enfants présentent un tempérament plus sensible ou plus réactif que d’autres :
« on va considérer qu'il y a des bébés qui présentent des traits d'anxiété. »
Cela signifie qu’il existe des profils naturellement plus anxieux, sans que cela soit forcément lié à un événement particulier ou à un problème éducatif. Chaque enfant réagit différemment face aux situations nouvelles, aux séparations ou aux changements.
Comprendre cela permet de changer de regard : un enfant anxieux n’est pas un enfant « fragile », mais un enfant qui perçoit son environnement avec plus d’intensité. L’enjeu n’est donc pas d’éteindre cette sensibilité, mais de l’accompagner pour qu’elle ne devienne pas envahissante.
Dans l'épisode n°116 du podcast Les Adultes de Demain, Pascale Michelon aborde le sujet du cerveau d'un enfant haut potentiel et hypersensible : vous trouverez sans doute quelques pistes pour mieux comprendre votre enfant s'il perçoit son environnement avec une forte intensité.
Stress ou anxiété : quelle différence ?
Chez un enfant anxieux, il est parfois difficile de distinguer ce qui relève du stress ou de l’anxiété. Pourtant, cette différence permet de mieux comprendre ce que vit l’enfant.
Ariane Hébert apporte une distinction claire :
« Le stress, c'est vraiment quand on est soumis à une menace dans notre environnement. »
Autrement dit, le stress apparaît face à un danger réel ou immédiat : un examen, une situation nouvelle, un conflit, un imprévu. Le corps se met alors en alerte pour réagir rapidement.
À l’inverse, l’anxiété repose sur l’anticipation :
« l'anxiété, on est dans l'anticipation de cette menace-là. »
L’enfant ne fait pas face à un danger concret, mais imagine ce qui pourrait arriver. Il peut s’inquiéter avant même que la situation n’existe réellement : peur de rater, d’être jugé, de ne pas y arriver.
Dans les deux cas, les réactions physiques sont similaires :
« les réactions physiologiques qui en découlent sont les mêmes. »
Accélération du cœur ;
respiration plus rapide ;
tensions dans le corps ;
maux de ventre…
Le corps ne fait pas la différence entre un danger réel et un danger imaginé. C’est pourquoi, dans le quotidien, la frontière entre stress et anxiété reste souvent floue :
« quand ces impressions-là ou ces sentiments-là submergent la personne, elle n'a pas le temps de se poser la question : est-ce que c'est du stress ou de l'anxiété ? »
Pour un enfant, ce qui compte n’est pas tant de nommer précisément ce qu’il ressent, mais de comprendre que ses réactions sont normales. Cette prise de conscience permet déjà de diminuer l’intensité de l’anxiété et d’éviter qu’elle ne devienne envahissante.
Quels signes doivent alerter les parents ?
Tous les enfants vivent des moments d’anxiété. Mais comment savoir quand un enfant anxieux a besoin d’aide ?
La clé, selon Ariane Hébert, se situe dans l’intensité et les conséquences de cette anxiété :
« là où, vraiment, il faut sonner l'alerte, c'est lorsque cette anxiété-là devient trop souffrante ou paralysante. »
Autrement dit, ce n’est pas l’anxiété en elle-même qui doit inquiéter, mais son impact sur le quotidien de l’enfant.
Une rupture dans le fonctionnement
Certains signes doivent particulièrement attirer l’attention des parents, notamment lorsque l’enfant n’arrive plus à fonctionner normalement :
« Une rupture de fonctionnement, j'entends par là un enfant qui refuse d'aller à l'école, qui a mal au cœur, qui a mal au ventre, qui ne dort pas bien, etc. »
Ces manifestations physiques ou comportementales traduisent une anxiété qui déborde et envahit le quotidien.
L’évitement des situations
Un autre signal important est l’évitement. Lorsque l’enfant renonce à des activités qu’il faisait auparavant ou qu’il souhaiterait faire :
« Un enfant qui ne veut pas aller à une fête d'amis, qui ne veut pas s'inscrire dans un groupe sportif parce que son anxiété prend trop de place, oui, là, il faut intervenir. »
L’anxiété devient alors un frein au développement, aux relations sociales et aux apprentissages.
Une anxiété qui empêche d’avancer
À l’inverse, certains comportements peuvent sembler inquiétants mais restent dans une zone normale :
« un enfant qui pose beaucoup de questions, qui veut savoir d'avance ce qui vient, qui va montrer des signes, par exemple, d'hésitation, on est encore dans une zone confortable. »
Ces attitudes traduisent une anxiété modérée, qui fait partie des apprentissages de la vie.
L’enjeu pour les parents est donc de faire la distinction entre une anxiété qui aide l’enfant à grandir… et une anxiété qui l’empêche d’avancer.
Pourquoi les enfants semblent-ils plus anxieux aujourd’hui ?
De nombreux parents ont aujourd’hui le sentiment d’avoir affaire à un enfant anxieux plus souvent qu’auparavant. Une impression largement partagée… et confirmée par les professionnels.
« Actuellement, dans notre société, il y a de plus en plus de gens anxieux. Ça rejoint les enfants de plus en plus jeunes. »
Pour Ariane Hébert, cette évolution s’explique en grande partie par notre mode de vie, profondément transformé ces dernières décennies.
Une surcharge cognitive permanente
Les enfants, comme les adultes, sont exposés à une quantité d’informations inédite :
« la quantité d'informations qu'on doit traiter dans une journée […] fait en sorte que, cognitivement parlant, on est constamment dans un état de surcharge. »
Entre les écrans, les sollicitations visuelles et auditives, les notifications et les rythmes scolaires soutenus, le cerveau est rarement au repos. Cette surcharge fragilise les enfants et les rend plus vulnérables à l’anxiété.
Un rythme de vie accéléré
Autre facteur majeur : la vitesse à laquelle tout s’enchaîne. Aujourd’hui, tout doit aller vite, tout le temps.
« ce n'est plus l'exception d'aller aussi vite, c'est la norme. »
Les enfants grandissent dans un environnement où les adultes sont constamment en action, où les pauses sont rares, et où la disponibilité immédiate est attendue. Ce rythme effréné laisse peu de place à la récupération et à la régulation émotionnelle.
Une pression de performance omniprésente
Enfin, les enfants évoluent dans une société où la performance est devenue centrale :
« maintenant, la performance est attendue dans notre société. »
Même sans pression explicite des parents ou des enseignants, les enfants observent et intègrent ce modèle. Ils voient des adultes toujours occupés, engagés, exigeants… et comprennent que c’est la norme à atteindre.
« Les enfants observent ça et comprennent que c'est le modèle à atteindre. »
Cette pression diffuse, souvent inconsciente, peut générer une anxiété importante, notamment à l’école ou face aux attentes que les enfants perçoivent.
Au final, l’enfant anxieux d’aujourd’hui n’est pas seulement le reflet de sa personnalité : il est aussi le produit d’un environnement plus rapide, plus exigeant et plus stimulant que jamais.
Comment aider un enfant anxieux sans le surprotéger ?
S’il y a un levier puissant pour éviter de transmettre des traumatismes à ses enfants, c’est bien celui de la parole. Non pas une parole brute ou anxiogène, mais une parole juste, adaptée, qui permet de mettre du sens là où l’enfant pourrait sinon imaginer, interpréter ou porter seul ce qu’il ne comprend pas.
Anne Cazaubon insiste sur ce point : le silence, les non-dits ou les demi-vérités peuvent fragiliser l’enfant bien davantage que la réalité elle-même.
Dire la vérité avec des mots adaptés
Contrairement à certaines idées reçues, il n’est pas nécessaire de « protéger » les enfants en leur cachant la réalité. Ce qui compte, c’est la manière dont on leur parle, et non le fait de parler ou non.
Anne Cazaubon est très claire :
« moi, je crois qu’on peut absolument tout dire en choisissant les mots ».
Même des sujets difficiles comme la mort, la maladie, ou la perte peuvent être abordés avec des mots simples, adaptés à l’âge de l’enfant.
Elle donne l’exemple des enfants présents à un enterrement, à qui l’on a expliqué précisément ce qu’ils allaient voir :
« tu vas voir des gens qui sont tristes […] tu vas voir une boîte en bois […] et puis ensuite, ton papy, on va le mettre dans un trou dans la terre ».
Parce qu’ils ont été préparés, ces enfants ne sont pas perdus : ils comprennent, ils participent, ils trouvent leur place.
À l’inverse, le flou ou les mensonges peuvent créer de l’insécurité. L’enfant perçoit qu’on ne lui dit pas tout, sans pouvoir comprendre pourquoi. Cela peut fragiliser sa confiance envers les adultes et nourrir des peurs ou des interprétations erronées.
Pour vous aider à choisir les mots, vous pouvez également écouter l'épisode avec Pauline Leroy sur comment parler d'actualité aux enfants sans les inquiéter ?
Nommer pour libérer
Mettre des mots, c’est aussi permettre à l’enfant de ne pas porter ce qui ne lui appartient pas. Lorsque certaines réalités sont tues — une fausse couche, un deuil, une histoire familiale difficile — l’enfant peut en percevoir les traces sans en comprendre le sens.
Anne Cazaubon évoque ces situations où un enfant ressent une absence, un déséquilibre, sans qu’on lui ait expliqué ce qui s’est passé. Il peut alors chercher à combler ce vide ou à prendre une place qui n’est pas la sienne.
D’où l’importance de nommer :
« on peut évidemment parler de fausse couche […] parce qu’évidemment, ça va changer l’ordre dans la fratrie aussi ».
Mettre des mots permet de remettre chacun à sa juste place, et d’éviter que l’enfant ne se construise sur des bases implicites ou erronées.
Cette parole peut aussi prendre des formes symboliques, comme des rituels. Anne propose par exemple de « planter un rosier » pour honorer une vie qui n’a pas pu se poursuivre. Autant de gestes qui permettent de reconnaître ce qui a été, sans le laisser peser inconsciemment sur les générations suivantes.
Restaurer la confiance et la sécurité
Au-delà des mots eux-mêmes, c’est la qualité de la relation qui est en jeu. Un enfant a besoin de sentir :
qu’il peut parler ;
qu’il sera entendu ;
et surtout qu’il sera cru.
Anne Cazaubon insiste sur cette posture essentielle :
« vraiment quoi qu’il arrive tu peux toujours le dire […] tu seras toujours cru ».
Offrir cet espace de parole, c’est permettre à l’enfant de ne pas rester seul face à ce qu’il vit ou ressent.
Elle souligne également l’importance de reconnaître la souffrance de l’enfant, sans la minimiser :
« je te vois, je vois que tu souffres ».
Être vu, entendu, reconnu dans ce que l’on traverse est un besoin fondamental, souvent au cœur des blessures d’enfance.
En posant ces bases — une parole vraie, une écoute attentive, une reconnaissance sincère — le parent offre à l’enfant un cadre sécurisant. Un cadre dans lequel il n’a plus besoin d’exprimer par son corps ou par ses comportements ce qui peut désormais être dit, partagé, accompagné.
Pour poursuivre la réflexion autour de l'accueil de la parole de l'enfant, nous vous recommandons plusieurs épisodes. Par exemple : Comment mieux écouter les enfants avec Anne-Marion de Cayeux ; Comment accueillir les émotions de l'enfant avec Roseline Roy.
Quand demander de l’aide pour accompagner un enfant anxieux ?
Accompagner un enfant anxieux fait partie du rôle de parent. Mais il arrive que certaines situations dépassent ce que l’on peut gérer seul, malgré toute la bonne volonté.
Comme le rappelle Ariane Hébert, il est important d’être attentif au moment où l’anxiété devient trop envahissante :
« lorsque cette anxiété-là devient trop souffrante ou paralysante »
Lorsque l’anxiété envahit le quotidien
Le premier signal d’alerte est l’impact sur la vie de l’enfant. Si l’anxiété prend toute la place et empêche l’enfant de fonctionner normalement, il est temps de se faire accompagner.
Cela peut se traduire par :
un refus d’aller à l’école ;
des troubles du sommeil ;
des manifestations physiques répétées (maux de ventre, nausées…) ;
un repli ou un évitement de situations sociales.
Dans ces cas-là, l’enfant ne parvient plus à dépasser son anxiété seul.
Lorsque l’évitement s’installe durablement
Plus l’enfant évite les situations anxiogènes, plus celles-ci deviennent difficiles à affronter. C’est notamment ce que l’on observe dans certains cas de phobie scolaire :
« le jeune refuse systématiquement […] il voit ça comme une montagne »
L’évitement peut alors s’installer durablement et nécessiter un accompagnement spécifique pour inverser la dynamique.
Lorsque les parents se sentent démunis
Demander de l’aide ne signifie pas avoir échoué en tant que parent. Au contraire, c’est souvent une démarche essentielle, notamment lorsque l’anxiété touche toute la famille.
« ce ne sont pas tous les parents qui sont outillés pour apprendre à gérer l'anxiété »
D’autant plus que :
« Les parents ne sont pas les meilleurs pour faire ça parce que souvent, ils sont eux-mêmes anxieux et parce que c'est très souffrant de voir son enfant en souffrance. »
Dans ces situations, le regard extérieur d’un professionnel permet :
de prendre du recul ;
de comprendre les mécanismes en jeu ;
de mettre en place des stratégies adaptées.
Un accompagnement pour changer les perceptions
Le travail ne consiste pas uniquement à apaiser les symptômes, mais à agir en profondeur sur la manière dont l’enfant perçoit les situations :
« l'idée […] c'est de venir travailler beaucoup, beaucoup sur les perceptions. »
L’objectif est d’aider l’enfant à comprendre que ce qu’il perçoit comme dangereux ne l’est pas réellement, et de lui redonner confiance dans ses capacités à faire face.
Demander de l’aide, c’est donc offrir à son enfant – et à soi-même – des outils pour sortir d’un cercle anxieux devenu trop lourd à porter seul.
Références :
Anxiété - La boîte à outils - Stratégies et techniques pour gérer l'anxiété, Ariane Hébert, De Mortagne, 2024
L'anxiété racontée aux enfants, Ariane Hébert, De Mortagne, 2017
Stress et anxiété: Stratégies et techniques pour les gérer, Ariane Hébert, De Mortagne, 2022
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