Pourquoi les adultes ont-ils besoin des enfants ? avec Clémentine Beauvais #273

Pourquoi les adultes ont besoin des enfants ? La question peut sembler surprenante. Nous avons l'habitude de considérer que les enfants ont besoin des adultes pour grandir, apprendre et trouver leur place dans la société. Mais si la relation était aussi bénéfique dans l'autre sens ?

Dans son essai L'enfance, qu'est-ce que ça change ?, l'autrice et chercheuse Clémentine Beauvais, qui s'était déjà exprimée sur le vote des enfants, invite à déplacer notre regard. Loin de présenter les enfants comme de simples adultes en devenir, elle montre que nous avons tous en commun une expérience souvent oubliée : celle d'avoir été enfant. Une période de notre vie marquée par un rapport particulier à l'espace, au temps, aux autres et au monde.

Pourquoi cette expérience continue-t-elle de nous concerner une fois devenus adultes ? En quoi les enfants peuvent-ils encore transformer notre manière de penser, de vivre ensemble ou d'éduquer ? Voici quelques-unes des pistes de réflexion partagées par Clémentine Beauvais au micro du podcast Les Adultes de Demain.

Les enfants nous rappellent que le monde n'est pas construit à notre mesure

Lorsque l'on pense à l'enfance, on imagine souvent une étape de la vie que l'on traverse avant de devenir adulte. Clémentine Beauvais invite au contraire à considérer ce que cette expérience continue de nous apprendre une fois adultes. Selon elle, l'un des premiers enseignements de l'enfance est très concret : celui de la petitesse.

Un enfant découvre un monde pensé par et pour les adultes. Les marches sont hautes, les poignées de porte sont hors de portée, les trottoirs, les transports ou encore le mobilier urbain sont conçus pour une taille, une force et une autonomie qu'il ne possède pas encore. Cette réalité physique l'oblige à s'adapter en permanence.

Comme l'explique Clémentine Beauvais :

« Les adultes, souvent, ne ressentent pas leur petitesse par rapport au monde entier, parce que nos espaces [...] sont très souvent calibrés pour notre taille et pour notre poids moyen. Les enfants, par contre, qui sont au plus près du réel dans leur petitesse, qui se cognent à ces espaces, qui éprouvent le monde dans ses distances, dans sa temporalité, [...] sentent dans leur corps cette spatialisation adaptée à l'adulte. »

Cette idée dépasse largement la seule question de la taille. Pour l'autrice, le monde n'est pas naturellement adapté aux adultes : nous l'avons progressivement aménagé pour notre confort. Les enfants, eux, nous rappellent que cette adaptation est une construction. Leur expérience met en lumière tout ce qui nous paraît devenu évident : la manière dont

  • les villes sont organisées ;

  • les objets sont conçus ;

  • les déplacements sont facilités ;

  • ou encore les espaces publics sont pensés.

Cette réflexion éclaire aussi certains débats contemporains. Les rues aux abords des écoles, la place de la voiture en ville ou encore l'accessibilité des espaces publics interrogent la priorité donnée aux besoins des adultes par rapport à ceux des plus jeunes. Observer ces situations à travers l'expérience de l'enfance conduit à remettre en question des choix d'aménagement que nous ne remarquons même plus.

Retrouvez trois épisodes sur ces sujets :
La ville à hauteur d'enfants et l'exemple de Lyon avec Tristan Debray ;
La place des enfants dans la ville avec Thierry Paquot ;
Comment repenser les villes pour les familles avec Adriane van des Wilk.

Pour Clémentine Beauvais, cette prise de conscience est précieuse. Elle rappelle que nous avons tous vécu cette expérience d'un monde plus grand que nous, avant de l'oublier peu à peu en devenant adultes.

Ce décalage ne concerne cependant pas uniquement notre rapport à l'espace. Il influence également notre manière de vivre le temps.

Pourquoi les adultes ont besoin des enfants : couverture du livre de Clémentine Beauvais, L'enfance, qu'est-ce que ça change

L’enfance, qu’est-ce que ça change, de Clémentine Beauvais, aux éditions Labor et Fides

Les enfants nous apprennent une autre manière d'habiter le temps

L'expérience de l'enfance ne transforme pas seulement notre rapport à l'espace. Elle nous rappelle aussi qu'il existe d'autres façons de vivre le temps.

À l'âge adulte, nos journées sont largement organisées autour d'objectifs à atteindre. Nous optimisons nos déplacements, planifions nos activités et évaluons souvent notre temps à l'aune de ce qu'il nous permet d'accomplir. Cette logique de productivité semble aller de soi.

Les enfants, eux, entretiennent un rapport différent au temps. Ils peuvent consacrer de longues minutes à observer un détail, explorer un objet ou s'émerveiller devant une situation qui passerait inaperçue pour un adulte. Cette disponibilité n'est pas une perte de temps : elle est une autre manière d'être au monde.

Clémentine Beauvais rappelle également que l'enfance est une période entièrement tournée vers l'avenir, sans que celui-ci soit pour autant planifié. Grandir, apprendre et découvrir ne suivent pas une trajectoire parfaitement prévisible.

« Accorder véritablement sa confiance à un enfant, dans la joie, etc., c'est accepter qu'il va faire quelque chose d'imprévisible avec ce qu'on lui propose. »

Selon elle, cette imprévisibilité est au cœur de toute démarche éducative. Éduquer ne consiste pas à façonner un enfant pour atteindre un résultat déterminé, mais à lui transmettre des ressources dont il fera quelque chose d'unique.

Elle poursuit :

« Je crois que la plus belle preuve d'une éducation réussie, c'est une éducation où l'enfant a pris ce qui lui était proposé dans un dialogue constructif avec l'adulte et qu'il a créé quelque chose qui était absolument imprévu avec ça, et imprévisible. »

Cette vision s'oppose à une approche fondée sur le rendement ou le « retour sur investissement » de l'éducation. Elle invite plutôt à considérer l'apprentissage comme une rencontre entre un adulte et un enfant, dont personne ne peut connaître à l'avance l'issue.

Cette disponibilité au monde et cette capacité à déjouer nos attentes expliquent aussi pourquoi les enfants peuvent parfois bousculer les adultes…

Les adultes ont besoin des enfants : citation d'Antoine de Saint-Exupéry utilisée par Clémentine Beauvais

Citation mentionnée par Clémentine Beauvais dans l’interview

Pourquoi les enfants dérangent-ils autant les adultes ?

Les enfants font du bruit. Ils courent, parlent fort, jouent, pleurent parfois. Pour Clémentine Beauvais, il serait inutile de nier cette réalité. En revanche, elle invite à s'interroger sur une autre question : pourquoi ce bruit nous semble-t-il aujourd'hui si difficile à supporter ?

Selon elle, les enfants sont de moins en moins présents dans les espaces partagés, alors même que leur présence paraît de plus en plus dérangeante.

« Actuellement, ce à quoi on assiste, c'est à une présence minimale des enfants dans l'espace public et une perception maximale de leur dérangement. »

Cette évolution s'observe notamment avec la multiplication des espaces Adults Only, des hôtels aux restaurants, qui revendiquent l'absence d'enfants comme un argument de confort. Pour Clémentine Beauvais, cette tendance traduit moins une hostilité envers les enfants qu'un éloignement progressif entre les générations.

Les familles sont plus petites, les occasions de côtoyer de jeunes enfants en dehors de la parentalité se raréfient et beaucoup d'adultes n'ont que très peu d'expérience avec eux. Cette méconnaissance nourrit des attentes parfois irréalistes : on attend d'un enfant qu'il reste silencieux, immobile ou qu'il adopte spontanément les codes des adultes.

Cette logique dépasse les seuls lieux de loisirs. Elle s'exprime aussi dans l'organisation de nos villes. Clémentine Beauvais s'étonne, par exemple, que les sorties d'école débouchent souvent directement sur des rues ouvertes à la circulation. À ses yeux, cela révèle une société qui continue de privilégier la fluidité des déplacements des adultes plutôt que les besoins des enfants.

Mais le véritable problème est peut-être ailleurs.

Pour l'autrice, les enfants viennent surtout bousculer un mode de vie où tout est organisé autour du confort, de l'efficacité et de la maîtrise du temps. Lorsqu'un enfant interrompt une journée parfaitement planifiée, ce n'est pas seulement son bruit qui dérange : il rappelle les limites d'une organisation pensée avant tout pour les adultes.

Clémentine Beauvais le résume ainsi :

« Mais le problème, ce n'est pas l'enfant. Le problème, c'est un rythme de vie qui nous empêche d'être dans cette appréciation pleine qu'il nous offre et qu'il nous propose constamment. »

Autrement dit, les enfants ne révèlent pas seulement leur différence. Ils mettent aussi en lumière les choix collectifs qui structurent notre société. La présence des enfants questionne notre rapport au confort, à la productivité et aux espaces que nous partageons. C'est précisément cette remise en question qui peut sembler dérangeante.

Le adultes ont besoin des enfants : album Allez on y va d'Amélie Graux sur la différence entre le rythme de l'enfant et celui de l'adulte

Quand il est question des temps de l’enfant, de son rythme si différent de celui de l’adulte, voici l’incontournable album jeunesse à partager pour mieux comprendre. Allez, on y va, d’Amélie Graux, aux éditions Les Arènes.

Les adultes ont besoin des enfants pour grandir

Pour Clémentine Beauvais, les enfants ne sont pas seulement des êtres à accompagner. Ils peuvent aussi enrichir la vie des adultes.

Être en présence d'un enfant, c'est accepter de sortir de ses habitudes, de prêter attention à des détails que l'on ne voyait plus, de ralentir parfois, mais aussi de créer autrement. Cette expérience ne concerne d'ailleurs pas uniquement les parents. L'autrice regrette que notre société réserve souvent les enfants à leur famille ou à l'école, alors que d'autres adultes ont également un rôle à jouer.

Parrains, marraines, oncles, tantes, amis de la famille ou encore personnes sans enfant peuvent contribuer à leur manière à l'éducation des plus jeunes. Non pas en remplaçant les parents, mais en leur offrant d'autres rencontres, d'autres centres d'intérêt et d'autres façons d'être adulte.

La littérature jeunesse illustre bien cette richesse des relations intergénérationnelles. Clémentine Beauvais rappelle que de nombreux récits mettent en scène des adultes qui accompagnent des enfants sans exercer sur eux une autorité parentale. Elle évoque également le plaisir partagé de lire un album avec un jeune enfant.

Selon elle, un livre jeunesse ne révèle jamais pleinement sa richesse lorsqu'il est lu seul par un adulte. C'est l'enfant qui, par ses remarques, ses questions ou son imagination, fait émerger de nouveaux sens et transforme l'expérience de lecture.

Retrouvez nos épisodes en lien avec ce sujet :
Les bienfaits de la littérature jeunesse avec Laura Pironnet ;
Lire aux bébés avec Valérie Biran et Adèle Boulanger ;
L'influence de la littérature jeunesse sur les enfants avec Cécile Kovacshazy

Cette idée dépasse largement les livres. Pour Clémentine Beauvais, les occasions de créer des liens entre adultes et enfants devraient être beaucoup plus nombreuses. Jeux, sorties culturelles, visites de musées ou promenades constituent autant de moments où des adultes, qu'ils soient parents ou non, peuvent construire une relation avec un enfant. Des collaborations qui enrichissent les plus jeunes, mais aussi les adultes eux-mêmes.

C'est pourquoi Clémentine Beauvais plaide pour davantage de collaborations entre adultes et enfants, dans tous les domaines de la vie quotidienne comme de la création.

« On pourrait imaginer tout un tas de choses. Des épreuves de patinage artistique où c'est un adulte et un enfant qui font du patin. On pourrait imaginer des livres coécrits (...). Des performances musicales. Des tas de choses dans la vie ordinaire (...) où ce genre de collaboration constructive est assumée (...), pour vraiment comprendre ce que c'est qu'une collaboration avec un enfant, qui est un geste qui peut nous bénéficier à tous, et pas juste aux enfants. »

Cette vision renverse une idée largement répandue : les enfants ne sont pas seulement des adultes en devenir. Ils sont aussi des partenaires de découverte, de création et d'apprentissage. En multipliant les occasions de les côtoyer, les adultes ne répondent pas uniquement aux besoins des plus jeunes : ils enrichissent également leur propre manière d'habiter le monde.

Les adultes ont besoin des enfants : collaborons avec les enfants

©Gustavo Fring.

Maria Montessori avait déjà compris que l'enfant est une personne

Si Clémentine Beauvais cite Maria Montessori à plusieurs reprises au cours de l'échange et dans son ouvrage, ce n'est pas pour évoquer la pédagogie Montessori ou le rôle du matériel.

Ce qu'elle retient avant tout, c'est sa manière de considérer l'enfant comme une personne à part entière, dès sa naissance.

Elle rappelle notamment ce discours dans lequel Maria Montessori affirme que « la personne commence à la naissance ». Une idée qui peut sembler évidente aujourd'hui, mais qui était profondément novatrice au début du XXᵉ siècle.

Pour Clémentine Beauvais, cette intuition rejoint l'idée développée tout au long de son essai : l'enfance n'est pas simplement une étape à dépasser avant de devenir adulte. C'est une expérience fondatrice qui continue de nous accompagner et qui peut encore éclairer notre manière de vivre, d'éduquer et de construire notre société.

Les adultes ont-ils besoin des enfants ? Oui, pour ne pas oublier ce que l'enfance révèle du monde

Les enfants ont évidemment besoin des adultes pour grandir, être protégés et s'épanouir. Mais l'échange avec Clémentine Beauvais montre que la relation ne va pas dans un seul sens.

Parce qu'ils vivent le monde autrement, parce qu'ils interrogent nos habitudes, notre rapport au temps, à l'espace ou encore à la création, les enfants nous obligent à sortir de nos certitudes. Ils nous rappellent aussi une expérience que nous partageons tous : celle d'avoir été un enfant.

C'est peut-être là le véritable message de son livre. L'enfance n'appartient pas seulement aux plus jeunes. Elle constitue une expérience universelle dont les adultes peuvent encore s'inspirer pour repenser leur manière d'habiter le monde, de vivre avec les autres et d'imaginer la société de demain.

Les adultes ont besoin des enfants : citation de Maria Montessori

Extrait de L’Éducation et la Paix de Maria Montessori

FAQ - Pourquoi les adultes ont besoin des enfants ?

Les enfants peuvent-ils apprendre quelque chose aux adultes ?

Oui. Pour Clémentine Beauvais, les enfants ne sont pas seulement des personnes à protéger ou à éduquer. Leur manière d'habiter le monde invite les adultes à questionner leurs habitudes, leur rapport au temps, à l'espace et à la création. Les relations entre adultes et enfants sont donc enrichissantes dans les deux sens.

À découvrir également, l'épisode avec Sophie Marinopoulos, ce que les enfants nous enseignent.

Pourquoi les enfants semblent-ils déranger davantage aujourd'hui ?

Les enfants ont toujours fait du bruit et occupé l'espace. En revanche, Clémentine Beauvais observe que leur présence est aujourd'hui moins fréquente dans les espaces partagés, tandis que notre tolérance à leur égard semble diminuer. Elle y voit notamment les effets d'une société tournée vers le confort, la productivité et la séparation croissante entre les générations.

Pourquoi est-il important de passer du temps avec des enfants, même sans être parent ?

Selon Clémentine Beauvais, les enfants ne devraient pas être uniquement entourés de leurs parents ou de leurs enseignants. Les parrains, marraines, oncles, tantes, amis ou encore les adultes sans enfant peuvent également construire des relations précieuses avec eux. Ces rencontres favorisent les liens intergénérationnels et permettent aux adultes comme aux enfants de découvrir d'autres façons de voir et de comprendre le monde.


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