Naissance prématurée : ce que les futurs parents devraient savoir avec Héloïse des Monstiers #283

Quand elle attend son premier enfant, Héloïse des Monstiers n’a aucune représentation de la prématurité. Pour elle, une grossesse dure neuf mois. Jusqu’à ce mois de décembre où, enceinte de six mois et en vacances à Avoriaz, elle accouche en urgence de sa fille Garance, née à 30 semaines.

Commencent alors trois mois d’hospitalisation et l’apprentissage brutal d’une maternité très différente de celle qu’elle avait imaginée. Que se passe-t-il lorsqu’un bébé naît trop tôt ? Comment devient-on parent lorsque l’on doit confier son enfant aux soignants dès les premières minutes de sa vie ? Et peut-on mieux se préparer à cette éventualité sans pour autant vivre sa grossesse dans l’angoisse ?

Quatorze ans plus tard, Héloïse des Monstiers porte une conviction : parler de la naissance prématurée ne signifie pas annoncer le pire aux futurs parents. Savoir que cette réalité existe, comprendre ce qu’elle peut impliquer et oser poser des questions aux professionnels de santé peut aussi permettre d’être moins démuni si elle survient.

Naissance prématurée : pourquoi sommes-nous si peu préparés à cette possibilité ?

Une grossesse est souvent pensée comme un parcours de neuf mois, rythmé par quelques grandes étapes : les échographies, la découverte éventuelle du sexe du bébé, la préparation de sa chambre, l’attente de l’accouchement. La possibilité que la naissance survienne beaucoup plus tôt ne fait pas toujours partie des scénarios envisagés.

C’était le cas d’Héloïse des Monstiers lorsqu’elle attendait Garance, sa fille aînée, née à 30 semaines. Elle connaissait l’idée de viabilité d’un bébé au sens médical, mais n’avait aucune représentation concrète de la prématurité.

À quoi ressemble réellement un bébé né prématurément ?

Face à cette naissance arrivée trois mois trop tôt, l’une de ses premières interrogations est très simple : à quoi ressemble un bébé qui n’est pas arrivé au terme de la grossesse ?

« Mais moi, ma grande peur, c’est qu’un bébé avant neuf mois, est-ce que c’est un bébé fini ? Et fini au sens de l’enveloppe extérieure. Est-ce qu’il a vraiment deux bras, une tête ? »

Garance pesait un kilo à la naissance. Héloïse découvre alors un bébé entièrement formé extérieurement, mais dont certains organes n’ont pas encore atteint leur maturité. Dans son cas, les poumons ne lui permettaient pas encore de respirer seule et son système digestif ne lui permettait pas de s’alimenter normalement. Elle doit être intubée puis nourrie par sonde gastrique.

La prématurité bouleverse donc une représentation assez intuitive : celle d’un bébé qui serait simplement « plus petit ». Elle confronte aussi les parents à des gestes médicaux et à un vocabulaire qu’ils n’avaient parfois jamais rencontrés avant la naissance.

Comment informer sans transformer la grossesse en catalogue de risques ?

Parler de prématurité est d’autant plus important qu’il ne s’agit pas d’une réalité anecdotique. Selon les dernières données disponibles auprès de l’Inserm à date de cet épisode, environ 55 000 enfants naissent prématurément chaque année en France, soit 6,9 % des naissances vivantes (source : Rapport Euro-Peristat 2015-2019 via l'Inserm).

Faut-il pour autant détailler aux futurs parents tout ce qui pourrait mal se passer au cours d’une grossesse ? Héloïse des Monstiers reconnaît elle-même le paradoxe. Le désir d’enfant et la maternité peuvent déjà s’accompagner de nombreuses inquiétudes : l’avenir professionnel, les solutions de garde, mais aussi le contexte climatique ou les guerres font partie des préoccupations qu’elle évoque.

Des questionnements qui peuvent d’ailleurs apparaître bien avant la grossesse, au moment même de se demander si l’on veut un enfant, comme l’explique la psychologue Mathilde Bouychou dans un autre épisode du podcast.

Pour Héloïse, ne pas parler des situations difficiles ne revient pourtant pas nécessairement à protéger les futurs parents. Son expérience lui a surtout montré à quel point l’absence totale de repères peut amplifier le choc lorsqu’un événement inattendu survient.

« Parce que sinon, quand ça vous tombe dessus, ce n’est pas que le sol se dérobe à vos pieds, c’est que vous ne comprenez rien, mais rien. »

Elle défend donc une information qui ne chercherait ni à annoncer le pire ni à nourrir l’angoisse, mais à rendre certaines réalités moins étrangères :

  • savoir que la prématurité existe ;

  • connaître quelques repères sur le développement du bébé in utero par exemple ;

  • comprendre que l’on pourra avoir besoin d’aide.

De telles informations permettraient, en cas de naissance prématurée, de ne pas découvrir en quelques heures un univers entièrement inconnu.

Naissance prématurée : comment trouver sa place de parent en néonatalogie ?

© Speak Media Uganda

Comment accueillir une naissance qui ne suit pas le scénario projeté ?

Une naissance prématurée ne raccourcit pas seulement la grossesse. Elle peut faire disparaître en quelques heures tout ce que les futurs parents avaient imaginé autour de l’accouchement et des premiers instants avec leur bébé.

Pour Héloïse des Monstiers, le basculement est brutal. Alors qu’elle est enceinte de six mois, elle accouche en urgence à Thonon-les-Bains. Garance doit être prise en charge immédiatement par un médecin spécialisé en néonatalogie et transférée vers l'hôpital de Chambéry. Héloïse, elle, reste sur place, sans pouvoir accompagner sa fille.

Pourquoi l’urgence d’une naissance prématurée peut-elle plonger les parents dans l’incompréhension ?

Dans une telle situation, la priorité des équipes médicales est de prendre en charge la mère et le nouveau-né. Pour les parents, cette succession de gestes et de décisions peut néanmoins être difficile à suivre.

Héloïse raconte un accouchement au cours duquel tout doit aller très vite. Son bébé est emmené quelques minutes après sa naissance. Elle ne sait pas immédiatement où Garance est transférée, comment elle va, ni même encore qu’elle vient de donner naissance à une fille.

« Mon bébé est emmené par un inconnu. Il n’y a pas de transmission. Je ne sais pas où il va. Enfin, je n’ai aucune info. »

Avec le recul, Héloïse porte pourtant un autre regard sur cette chaîne de secours. Pompiers, ambulanciers, médecins et équipes hospitalières se sont coordonnés en quelques heures autour d’un même objectif : sauver son bébé. Ce qu’elle vit alors comme une grande violence est aussi, elle le comprendra plus tard, le résultat d’une mobilisation médicale exceptionnelle.

Que ressent-on quand on devient mère sans son bébé à côté de soi ?

Après la naissance, Héloïse ne retrouve pas le scénario auquel elle s’était préparée. Pas de bébé posé contre elle, pas de cri, pas de premiers moments à trois. Garance est déjà partie vers un autre hôpital.

« Je me rappelle juste que mon ventre est devenu vide. Il n’y a plus de bébé. Il n’y a pas de cri. Il n’y a rien », témoigne-t-elle.

Cette séparation modifie aussi ses premiers repères de mère. Elle avait associé la maternité à une forme de joie : celle d’un couple qui attend son enfant, de la famille qui l’accueille, des cadeaux, des visites et des premières rencontres. À la place, ses premiers jours avec Garance se déroulent à l’hôpital, entre la peur, l’attente des nouvelles et la vie autour de la couveuse.

L’hospitalisation en néonatalogie ouvre alors un quotidien très particulier pour les parents :

  • présence des machines ;

  • séparation ;

  • soins médicaux ;

  • construction progressive du lien avec le bébé.

Naissance prématurée : couverture du livre Peau à peau d'Héloïse des Monstiers, qui raconte la naissance prématurée de sa première fille.

Peau à peau, Héloïse des Monstiers, Buchet Chastel, 2022

Après une naissance prématurée, pourquoi la culpabilité prend-elle autant de place ?

Lorsqu’une naissance survient beaucoup plus tôt que prévu, les parents peuvent chercher une cause à ce qui vient de se produire. Héloïse des Monstiers décrit une culpabilité qui s’installe alors même que personne, dans son parcours médical, ne lui a dit qu’elle était responsable de la prématurité de sa fille.

Pourquoi cherche-t-on inlassablement ce qu'on aurait dû faire pour éviter un accouchement prématuré ?

Dans son cas, aucune des explications qu’elle avait pu identifier ne correspondait à sa situation. Pas de grossesse multiple, pas de violences, pas de conditions de vie particulièrement difficiles. Pour elle, il reste une explication beaucoup moins satisfaisante parce qu’elle ne permet justement de désigner aucun responsable :

« C’est la faute à pas de chance. Et ça arrive aussi. »

Pourtant, lorsque rien ne permet d’expliquer simplement pourquoi l’accouchement a commencé si tôt, les questions peuvent se multiplier :

  • aurait-il fallu davantage se reposer ?

  • Renoncer à un déplacement ?

  • Être plus attentive à certains signes ?

Héloïse raconte avoir retrouvé cette mécanique chez de nombreuses mères : le sentiment d’avoir mal fait, de ne pas avoir suffisamment écouté son corps ou de ne pas avoir réagi assez vite. Elle insiste aussi sur le poids que peuvent ajouter certaines remarques de l’entourage, même lorsqu’elles sont formulées comme de simples questions.

Se demander indéfiniment ce que l’on aurait pu changer ne modifie pourtant plus la situation. Héloïse explique avoir dû progressivement accepter cette réalité et se protéger également des personnes qui alimentaient ses interrogations.

Pourquoi en apprendre plus sur la prématurité pendant la grossesse ?

C’est précisément pour alléger une partie de ce poids de culpabilité qu’Héloïse défend davantage d’information autour de la prématurité.

« Le savoir, c’est le pouvoir », explique-t-elle.

Savoir qu’une naissance prématurée peut survenir ne permet pas de la prévoir ni de l’empêcher. Mais, dans son expérience, cela peut éviter de découvrir en même temps l’événement, le vocabulaire médical, l’univers hospitalier et les ressources auxquelles il est possible de faire appel.

Elle cite notamment l’existence d’associations capables d’accompagner les familles, comme SOS Préma et l'Association Berse. Elle insiste, plus largement, sur le droit des parents à comprendre ce qui leur arrive.

Cette exigence vaut aussi pendant la grossesse. Lorsqu’un médecin donne une information qui reste incompréhensible, Héloïse encourage à demander une nouvelle explication plutôt qu’à quitter le rendez-vous avec des questions sans réponse. Elle propose de le formuler ainsi :

« Excusez-moi, docteur, je ne comprends pas ce que vous me dites. J’ai besoin de comprendre. »

Pour elle, une maternité plus apaisée passe aussi par cette possibilité de :

  • poser des questions ;

  • demander des précisions ;

  • ne pas considérer la parole médicale comme quelque chose que l’on devrait forcément comprendre du premier coup.

« J’aurais aimé à l’époque qu’on me dise tout, non pas pour m’angoisser, mais pour que je sache que tout peut arriver. », explique Héloïse des Monstiers.

Comment trouver sa place de parent en néonatalogie ?

Lorsque le bébé doit être hospitalisé dès sa naissance, les premiers temps de la parentalité se construisent aussi avec les professionnels qui prennent soin de lui. Pendant les trois mois d’hospitalisation de Garance, Héloïse des Monstiers passe jusqu’à 19 ou 20 heures par jour à l’hôpital. Les puéricultrices deviennent progressivement des visages familiers de son quotidien.

Quelle place occupent les soignants dans ce parcours de prématurité ?

Ils deviennent une partie de l’histoire familiale. Héloïse découvre à leurs côtés un métier qui associe une grande technicité à une forte charge émotionnelle. Les puéricultrices surveillent les bébés, réalisent certains soins et interviennent lorsqu’une alerte se déclenche. Mais elles accompagnent également des parents qui peuvent pleurer, s’effondrer ou chercher auprès d’elles un peu de réconfort.

À force de partager ce quotidien, Héloïse décrit même « un peu un village de femmes qui est en train de se construire ».

Le rôle occupé par les soignants ne remplace évidemment pas celui des parents. Il montre plutôt combien, dans cette situation particulière, prendre soin d’un bébé prématuré devient une expérience collective.

Comment construire le lien avec un bébé prématuré ?

Lorsque son enfant vit dans une couveuse et reçoit de nombreux soins, les gestes imaginés avant la naissance ne sont pas toujours possibles immédiatement. Le lien doit parfois se construire autrement.

Dans son témoignage, Héloïse insiste notamment sur le peau-à-peau :

« Le peau à peau, ce n’est pas un câlin, c’est un soin en tant que tel. »

Elle raconte même avoir vu des puéricultrices pratiquer elles-mêmes le peau-à-peau avec des bébés nés sous X, sans parent présent auprès d’eux. Un exemple qui dit toute l’importance qu’elle accorde à ce contact : au-delà des soins médicaux, ces professionnelles portent alors aussi, selon ses mots, « la charge du lien ».

Ce contact prend ainsi une place particulière dans une situation où les parents peuvent avoir le sentiment que beaucoup de gestes autour de leur bébé appartiennent d’abord aux soignants.

Cette question du lien fait écho à notre article consacré à la théorie de l’attachement avec Gabrielle Douieb, qui permet d’aller plus loin sur la manière dont se construit progressivement la sécurité affective entre l’enfant et les adultes qui prennent soin de lui.

Naissance prématurée : Peau à peau d'Irène Tardif est un roman graphique, adaptation du livre éponyme d'Héloïse des Monstiers, qui raconte la naissance prématurée de sa première fille.

Peau à Peau, Irène Tardif, Bayard graphie, 2026, adaptation sous forme de roman graphique du livre éponyme d’Héloïse des Monstiers

Peut-on retrouver une maternité apaisée après une naissance prématurée ?

Héloïse des Monstiers ne parle pas de « maternité heureuse ». L’expression lui semble difficile à définir tant les expériences de la maternité peuvent être différentes.

« Enfin, on parle de cette maternité qui est multifacette.», retient-elle.

Après trois naissances prématurées, elle préfère parler de maternité apaisée, Car oui, il est possible de parvenir à une forme d'apaisement, qui ne passe ni par l’oubli de ce qui s’est produit ni par l’idée de tout affronter seule.

Pourquoi se faire aider après une naissance prématurée ?

Après la sortie de l’hôpital de Garance, Héloïse choisit de se faire accompagner par une psychologue spécialisée dans la prématurité. Elle souhaite notamment travailler sur la culpabilité qui continue de l’accompagner avant d’envisager une nouvelle grossesse.

Avec le temps, elle tire de cette expérience un enseignement plus large sur la parentalité : élever un enfant ne repose pas uniquement sur ses parents. Soignants, éducateurs, enseignants, voisins peuvent eux aussi faire partie de ce « village » qui entoure une famille.

Le plus difficile, selon elle, n’est d’ailleurs pas toujours de trouver quelqu’un disposé à aider, mais d’accepter de formuler sa demande :

« L’urgence dans l’éducation, c’est de ne pas croire qu’on va faire seule. Et donc, oser demander de l’aide. Oser dire : je ne sais pas. »

Demander à quelqu’un de prendre le relais pendant une demi-heure, reconnaître que l’on est fatigué ou que l’on n’y arrive plus ne signifie pas renoncer à son rôle de parent. Héloïse y voit au contraire une manière de recréer ce réseau de solidarité qui peut manquer aux familles.

Cette idée rejoint la réflexion développée dans notre épisode consacré aux carences affectives avec Boris Cyrulnik : pour grandir, un enfant peut compter sur plusieurs adultes et plusieurs liens autour de lui.

Comment ne pas résumer l'histoire de son enfant à sa naissance prématurée ?

L’expérience de la prématurité appartient également aux parents d’une manière différente de celle dont elle appartient à l’enfant.

Héloïse en prend particulièrement conscience lorsque Garance a 10 ans. Quelqu’un lui fait remarquer qu’un livre raconte « son histoire ». La jeune fille répond :

« Mais non, c’est pas mon histoire, c’est l’histoire de maman. »

Pour Héloïse, cette réponse marque une distinction essentielle. Son livre Peau à Peau raconte son propre parcours de mère confrontée à la prématurité. Garance, elle, ne se définit pas par les circonstances de sa naissance : elle a ses goûts, ses amies, ses difficultés et sa propre histoire à construire.

Cette expérience n’a pas davantage conduit Héloïse à vouloir protéger ses enfants de tous les risques. Elle se décrit au contraire comme « tout sauf une maman poule » et raconte leur avoir accordé assez tôt de véritables espaces de liberté.

Avoir connu la fragilité de leur naissance ne signifie donc pas, dans son expérience, les regarder ensuite uniquement à travers ce qu’ils ont traversé.

 Pourquoi est-il si important de préserver le temps de l’enfant ?

Quatorze ans après la naissance de Garance, le regard qu’Héloïse des Monstiers porte sur son expérience ne reste pas centré sur la fragilité de la vie. Il nourrit aussi sa manière de regarder l’enfance.

Elle refuse notamment que les inquiétudes des adultes occupent tout l’espace. Pour elle, les enfants ont besoin de jouer, de rire, d’imaginer, de s’ennuyer, de rencontrer les autres et de faire leurs propres expériences. L’adulte n’a pas à leur épargner toute difficulté, mais à rester présent lorsqu’ils ont besoin d’aide pour se relever.

Cette réflexion rejoint notre épisode consacré à la place de l’enfant dans la société : faire une place aux enfants, c’est aussi leur permettre de vivre pleinement leur enfance, sans leur demander trop tôt de porter les inquiétudes des adultes.

« Ma seule envie, c’est le temps de l’enfant mérite d’être vécu et le temps de l’amour doit être quotidien, permanent, pour les aider à grandir en confiance. »

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