Pourquoi la sécurité affective est essentielle au développement de l'enfant avec Tina Kieffer #266
Lorsque Tina Kieffer rencontre Chandara dans un orphelinat cambodgien en 2004, elle est immédiatement bouleversée. La petite fille pleure seule, semble profondément triste et ne répond même pas à son prénom. Cette rencontre changera sa vie. Après un long parcours pour faire venir Chandara en France puis l'adopter, Tina Kieffer consacrera son énergie à la création de Happy Chandara, un campus qui accompagne aujourd'hui plus de 1 700 jeunes filles, de la maternelle à leur premier emploi au Cambodge.
Au-delà de cette histoire hors du commun, le témoignage de Tina Kieffer met en lumière une réalité essentielle : avant de pouvoir apprendre, se projeter ou s'épanouir, un enfant a besoin de se sentir en sécurité. Cette sécurité affective, souvent invisible, joue pourtant un rôle majeur dans son développement émotionnel, social et cognitif.
Pourquoi est-elle si importante ? Et comment un environnement sécurisant peut-il parfois transformer toute une trajectoire de vie ? C'est ce dont témoigne Tina Kieffer dans cet épisode de podcast.
La sécurité affective, un besoin fondamental pour grandir
Lorsque Tina Kieffer rencontre Chandara dans un orphelinat cambodgien, ce qui la frappe n'est pas seulement la précarité dans laquelle vit la petite fille. C'est aussi sa profonde détresse émotionnelle.
L'enfant pleure seule, semble triste et isolée. Plus tard, Tina découvrira également qu'elle s'est créé son propre langage. Autant de signes qui témoignent d'un manque de repères et de liens stables dans les premières années de vie.
« Ce qu'elle a vécu pendant presque quatre ans a forcément des répercussions », confie-t-elle dans cet épisode des Adultes de Demain.
À travers son histoire, Tina rappelle une réalité essentielle : les enfants ne grandissent pas uniquement grâce à la nourriture, aux soins ou à l'école. Ils ont aussi besoin de relations stables, rassurantes et prévisibles.
C'est ce que les spécialistes appellent la sécurité affective. Ce sentiment de protection intérieure permet à l'enfant de développer sa confiance, d'explorer son environnement et d'entrer sereinement en relation avec les autres.
Avant même les apprentissages scolaires, les enfants ont besoin de se sentir protégés, reconnus et entourés pour pouvoir grandir sereinement.
Tina Kieffer a offert la sécurité affective à Chandara et à des centaines de petites filles cambodgiennes en créant les campus Happy Chandara. Elle raconte cette aventure dans son livre "Une déflagration d'amour"
Quand l'insécurité affective freine le développement de l'enfant
Lorsque Tina Kieffer raconte sa rencontre avec Chandara, elle revient souvent sur les signes qui l'ont interpellée. La petite fille pleure beaucoup. Elle semble profondément triste. Les équipes de l'orphelinat lui expliquent même qu'elle paraît « très dépressive ».
En apprenant à la connaître, Tina découvre également que l'enfant ne répond pas vraiment à son prénom et qu'elle s'est créé son propre langage. Plus tard, elle la décrira aussi comme une petite fille qui réclamait énormément d'affection autour d'elle.
Bien sûr, il serait impossible de tirer des conclusions à partir de ces seuls éléments. Chaque enfant réagit différemment à son histoire et à son environnement. Mais le témoignage de Tina rappelle à quel point les premières expériences relationnelles peuvent influencer le développement de l'enfant.
Lorsqu'un jeune enfant grandit dans un contexte marqué par l'instabilité, les ruptures ou l'absence de liens sécurisants, il doit souvent mobiliser une grande partie de son énergie pour s'adapter à cette réalité. Cette insécurité peut alors avoir des répercussions sur sa confiance, sa relation aux autres ou sa capacité à explorer sereinement le monde qui l'entoure.
Comme l'explique Boris Cyrulnik dans notre entretien consacré aux carences affectives, les liens précoces jouent un rôle majeur dans la construction de l'enfant. Lorsqu'ils font défaut, les conséquences peuvent parfois se faire sentir bien au-delà de l'enfance, notamment dans la confiance en soi, les relations aux autres ou la gestion des émotions.
Pourquoi l'éducation ne peut pas se limiter aux apprentissages scolaires
Lorsque Tina Kieffer crée Happy Chandara, son objectif est clair : offrir aux petites filles les plus défavorisées du Cambodge une éducation de très haut niveau.
Mais très vite, elle réalise qu'apprendre ne dépend pas uniquement de ce qui se passe dans une salle de classe.
« Il faut emmener la communauté avec nous », explique-t-elle dans le podcast.
Au fil des années, Tina Kieffer comprend que les difficultés rencontrées par les élèves dépassent largement le cadre scolaire. Un exemple l'a particulièrement marquée. Peu après l'ouverture de l'école, son équipe constate que de nombreuses petites filles ont les dents très abîmées.
Dans le podcast, elle raconte :
« Dès la première année, on a vu qu'elles avaient beaucoup de dents cariées. »
En cherchant à comprendre, l'équipe découvre que certaines enfants boivent régulièrement de l'eau de canne à sucre pour tromper la faim. Face à ce constat, un cabinet dentaire est créé au sein du campus.
Cette situation illustre parfaitement la philosophie de Happy Chandara : lorsqu'un obstacle freine le développement ou le bien-être des enfants, il ne suffit pas de poursuivre les cours comme si de rien n'était. Il faut comprendre le problème et y apporter une réponse adaptée.
Chaque fois, une réponse est mise en place. Un cabinet dentaire est créé lorsque l'équipe constate que de nombreuses petites filles ont les dents très abîmées. Un accompagnement médical et social est développé. Des internats accueillent les enfants lorsque leur situation familiale compromet leur sécurité ou leur réussite scolaire. Les familles sont elles aussi accompagnées afin de créer un environnement plus favorable au développement des enfants.
En fondant l'association Toutes à l'école en 2005, Tina Kieffer ne cherche donc pas seulement à transmettre des connaissances. Son ambition est d'offrir aux jeunes filles les conditions nécessaires pour apprendre, grandir et construire leur avenir.
Comme elle le résume :
« Ce n'est pas parce qu'elles sont pauvres qu'elles vont avoir une école de pauvres au rabais. On va leur donner une instruction de très haut niveau. »
Cette approche rappelle une réalité essentielle : les apprentissages scolaires ne peuvent être dissociés du reste de la vie de l'enfant. Se nourrir, être soigné, se sentir protégé, vivre dans un environnement stable et bénéficier du soutien des adultes sont autant d'éléments qui contribuent à son développement.
L'expérience de Happy Chandara montre ainsi que l'éducation ne consiste pas seulement à transmettre des savoirs. Elle consiste aussi à créer les conditions qui permettent aux enfants de s'épanouir et de se projeter dans l'avenir.
Le rôle des adultes dans la construction de la sécurité affective
Dans son récit, Tina Kieffer ne parle jamais uniquement d'école. Elle évoque aussi toutes les personnes qui, à différents moments, ont contribué à protéger Chandara ou les jeunes filles accompagnées par l'association.
Elle se souvient notamment d'un petit garçon de l'orphelinat qui veillait constamment sur Chandara. Plus âgé qu'elle, il la suivait partout et semblait avoir fait de sa protection une mission. Tina raconte même qu'au moment où elle revient voir la petite fille, ce garçon l'encourage à aller vers elle, comme s'il avait compris qu'une opportunité d'adoption s'offrait enfin à son amie.
Cette histoire rappelle une réalité essentielle : la sécurité affective ne se construit pas uniquement au sein de la famille. Tout au long de son développement, un enfant peut s'appuyer sur différents adultes ou figures de référence qui lui offrent écoute, stabilité et protection.
Cette idée rejoint les travaux de John Bowlby sur la théorie de l'attachement. Comme l'explique la psychologue Gabrielle Douieb dans notre entretien consacré à ce sujet, l'enfant construit progressivement son sentiment de sécurité grâce à des figures d'attachement qui deviennent à la fois une « base de sécurité » pour explorer le monde et un « havre de sécurité » vers lequel revenir lorsqu'il a besoin d'être réconforté.
Dans le parcours de Chandara, Tina Kieffer joue évidemment ce rôle lorsqu'elle l'accueille dans sa famille. Mais à Happy Chandara, cette mission est également portée par les enseignants, les éducateurs, les assistantes sociales et l'ensemble des adultes qui accompagnent les jeunes filles au quotidien.
Cette question est également au cœur du témoignage de Lyes Louffok, ancien enfant placé devenu militant des droits de l'enfant. Dans notre entretien sur la protection de l'enfance et le parcours des enfants placés, il raconte l'importance du lien créé avec sa première famille d'accueil et la souffrance provoquée par les ruptures imposées au cours de son parcours. Son histoire rappelle combien une relation stable et sécurisante peut transformer le quotidien d'un enfant confronté à l'adversité.
Une relation sécurisante peut-elle changer une trajectoire de vie ?
Aucune relation ne peut effacer à elle seule les épreuves traversées par un enfant. Les blessures, les séparations ou les carences vécues durant les premières années de vie laissent souvent des traces durables.
Pour autant, l'histoire de Chandara montre qu'une rencontre peut parfois ouvrir un nouveau chemin.
Lorsque Tina Kieffer la découvre dans un orphelinat cambodgien, la petite fille semble profondément malheureuse. Quelques années plus tard, elle grandit au sein d'une famille qui l'entoure, la protège et l'accompagne. Mais cette rencontre transforme également la vie de Tina. Bouleversée par ce qu'elle observe, elle décide de créer l'association Toutes à l'école afin d'offrir les mêmes opportunités à d'autres jeunes filles confrontées à la pauvreté et à la précarité.
À travers son témoignage, Tina rappelle l'importance des liens humains dans le développement de l'enfant. Derrière chaque parcours se trouvent souvent des adultes qui ont su tendre la main au bon moment : un parent, un enseignant, un éducateur, une famille d'accueil ou simplement une personne qui a cru en lui.
La sécurité affective ne garantit pas une vie sans difficultés. En revanche, elle constitue un socle précieux sur lequel l'enfant peut s'appuyer pour grandir, apprendre et construire progressivement sa place dans le monde.
L'histoire de Chandara nous rappelle finalement une chose essentielle : avant de devenir un élève, un adolescent ou un adulte, chaque enfant a d'abord besoin de se sentir aimé, protégé et en sécurité.
À travers l'association Toutes à l'école et le campus Happy Chandara, Tina Kieffer montre qu'investir dans le bien-être, la protection et l'éducation des enfants ne relève pas seulement de la solidarité. C'est aussi leur donner les conditions nécessaires pour révéler leur potentiel et envisager l'avenir avec confiance.
FAQ - La sécurité affective de l'enfant
Qu'est-ce que la sécurité affective chez l'enfant ?
La sécurité affective correspond au sentiment de confiance et de protection que développe un enfant lorsqu'il peut compter sur des adultes stables, disponibles et bienveillants. Elle constitue une base essentielle pour son développement émotionnel, social et cognitif.
Pourquoi la sécurité affective est-elle importante ?
Un enfant qui se sent en sécurité peut explorer son environnement, apprendre plus sereinement, développer sa confiance en lui et construire des relations équilibrées. La sécurité affective favorise également sa capacité à gérer ses émotions et à faire face aux difficultés.
Les traumatismes transgénérationnels peuvent-ils influencer la sécurité affective d'un enfant ?
L'histoire familiale peut avoir un impact sur la manière dont les adultes entrent en relation avec leurs enfants. Certaines peurs, certains comportements ou certaines difficultés émotionnelles peuvent parfois se transmettre d'une génération à l'autre, souvent de façon inconsciente.
Sans déterminer à eux seuls le développement de l'enfant, ces héritages peuvent influencer le climat affectif dans lequel il grandit. Mieux comprendre son histoire familiale permet parfois de prendre du recul et de construire des relations plus sécurisantes avec ses enfants.
À lire aussi : notre entretien sur les traumatismes transgénérationnels et notre épisode consacré à la façon de se libérer des traumatismes hérités.
Un enfant adopté peut-il manquer de sécurité affective ?
L'adoption permet à de nombreux enfants de trouver un environnement stable et sécurisant. Toutefois, chaque parcours est unique et les expériences vécues avant l'adoption peuvent continuer à influencer leur sentiment de sécurité, leurs relations ou leur développement émotionnel. L'essentiel est de lui offrir des repères durables, de l'écoute et un accompagnement adapté à son histoire.
À lire aussi : notre entretien sur l'adoption et la parentalité adoptive avec Geneviève Miral.
Comment renforcer la sécurité affective d'un enfant ?
La sécurité affective se construit au quotidien grâce à des relations stables, prévisibles et bienveillantes. Être à l'écoute, accueillir les émotions de l'enfant, respecter ses besoins et lui offrir un cadre sécurisant sont autant de leviers essentiels. Lorsque l'enfant a vécu des épreuves importantes, un accompagnement professionnel peut également être bénéfique.
À lire aussi : notre entretien avec Jonathan Langlois sur la guérison des blessures d'enfance et leurs répercussions à l'âge adulte.
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