Pourquoi les enfants dérangent de plus en plus dans notre société ? avec Aurélie Grêlé-Rouveyre #265
Aujourd’hui, les enfants semblent déranger partout : dans les restaurants, les transports, les espaces publics. Certains lieux revendiquent même leur absence, comme le montre la montée de la tendance « no kids ». Pourquoi les enfants dérangent-ils dans notre société ? Ce rejet est-il vraiment lié au comportement des enfants… ou à la manière dont notre société est organisée ?
Dans cet épisode du podcast Les Adultes de Demain, Aurélie Grêlé Rouveyre, fondatrice de l’association Place de l’Enfance et de la fresque de l’enfance, invite à déplacer le regard : si les enfants dérangent, ce n’est peut-être pas eux le problème, mais le monde dans lequel ils grandissent.
Les enfants dérangent-ils vraiment… ou est-ce notre regard qui a changé ?
Pendant longtemps, les enfants ont été considérés comme des êtres incomplets, qu'il fallait avant tout éduquer, corriger ou remettre dans le droit chemin. Si les connaissances sur le développement de l'enfant ont considérablement évolué ces dernières décennies, nos représentations collectives, elles, ont parfois du mal à suivre.
Pour Aurélie Grêlé Rouveyre, il existe aujourd'hui un décalage important entre ce que nous savons de l'enfant et la manière dont nous continuons à le percevoir dans notre société.
« Il y a un décalage, aujourd'hui, entre les connaissances qu'on a de l'enfant et puis nos représentations collectives de l'enfance », explique-t-elle.
Selon elle, notre culture éducative reste largement héritée d'une vision de l'enfant comme un être qu'il faudrait contrôler. Une vision qui influence encore profondément notre rapport aux plus jeunes.
Au cours de ses recherches, Aurélie Grêlé Rouveyre a été particulièrement marquée par ce que certains chercheurs décrivent comme une relation de domination de l'adulte sur l'enfant. Elle explique :
« Je pense qu'au cœur de tout ça, le fondement de ce changement d'être au monde, c'était vraiment cette question de la relation de l'adulte à l'enfant, et notamment de ce que certains chercheurs appellent la relation de domination de l'adulte sur l'enfant. »
Cette posture se traduit souvent par une relation très verticale, dans laquelle l'adulte décide, sait et impose, tandis que l'enfant doit obéir. À l'inverse, de nombreux spécialistes de l'enfance, parmi lesquels Jesper Juul qui invite à repenser la relation adulte-enfant, comme l'explique David Dutartre dans un épisode du podcast, défendent une relation fondée sur l'équidignité :
l'enfant n'est pas l'égal de l'adulte dans ses responsabilités, mais ses besoins, ses émotions et sa parole méritent la même considération.
Dans ce contexte, les débats récurrents autour des « enfants rois », des enfants « trop bruyants » ou « trop présents » révèlent peut-être moins un problème lié aux enfants eux-mêmes qu'une difficulté collective à remettre en question notre regard sur l'enfance.
Une société de plus en plus difficile pour les enfants
Si les enfants semblent parfois déranger, c'est aussi parce qu'ils évoluent dans des environnements qui ont été pensés avant tout pour les adultes. Les rythmes de vie, les transports, l'organisation des villes ou encore certains espaces de loisirs répondent d'abord aux besoins et aux contraintes des plus grands.
Cette réalité est d'autant plus visible que la présence des enfants dans l'espace public s'est progressivement réduite au fil des décennies.
« On a une invisibilisation des enfants dans les médias, dans un certain nombre de récits qu'on porte sur l'enfance, et puis évidemment dans nos espaces de vie et dans nos espaces publics, puisque depuis 40 ans, on assiste à un retrait progressif des enfants des espaces publics de nos territoires. »
Cette évolution interroge directement la place des enfants dans la ville et la manière dont nos espaces publics ont progressivement cessé d'être pensés pour eux.
Pour Aurélie Grêlé Rouveyre, ce changement ne relève pas du hasard. Elle traduit une difficulté croissante à intégrer les besoins des enfants dans nos choix collectifs.
L'environnement dans lequel grandissent les enfants ne se limite pas à la famille ou à l'école. Il englobe aussi l'aménagement du territoire, les temps de transport, les rythmes de travail des parents ou encore la place accordée aux plus jeunes dans la vie démocratique.
« L'environnement, c'est aussi, évidemment, l'environnement physique, donc l'aménagement du territoire, comment l'enfant vit dans ces territoires. C'est nos rythmes de vie, notre organisation sociétale, est-ce que l'enfant est inclus dans la démocratie dès son plus jeune âge ou est-ce qu'il ne l'est pas ? »
Lorsque ces dimensions sont pensées sans les enfants, les conséquences se répercutent jusque dans le quotidien des familles :
difficulté à se déplacer ;
manque d'espaces adaptés ;
injonction à rester discret dans les lieux publics ;
ou encore regard négatif porté sur les comportements naturels des enfants ;
autant de situations qui contribuent à leur exclusion progressive.
La montée de la tendance « No Kids », qui consiste à réserver certains lieux ou services aux adultes, apparaît ainsi comme le symptôme le plus visible d'un phénomène plus large : une société qui peine encore à considérer les enfants comme des citoyens à part entière.
Pourquoi les enfants deviennent invisibles dans l’espace public
L'invisibilisation des enfants ne se limite pas à leur présence physique dans les villes ou les espaces publics. Elle touche aussi leur capacité à participer à la vie collective et à être entendus.
Aurélie Grêlé Rouveyre observe que les enfants restent encore largement absents des lieux où se prennent les décisions qui les concernent.
« Invisibilisation dans leurs paroles, les enfants sont encore finalement assez peu présents dans l'espace démocratique. Il y a un certain nombre d'initiatives qui se mettent en place, de conseils municipaux pour les enfants, pour les jeunes, et c'est super, mais il n'y en a encore pas partout. »
Cette invisibilisation prend plusieurs formes :
les enfants sont rarement consultés dans les projets d'aménagement des villes ;
leur parole est peu prise en compte dans les débats publics ;
ils restent peu représentés dans les médias en dehors des sujets liés à l'école ou à la famille ;
leurs besoins sont souvent pensés par les adultes plutôt qu'avec eux.
Pourtant, de nombreux chercheurs et auteurs défendent l'idée que les enfants devraient être considérés comme de véritables citoyens. Dans son travail sur la participation des enfants à la vie démocratique, Clémentine Beauvais invite notamment à repenser la place que nous leur accordons dans les décisions collectives.
Cette réflexion rejoint également celle menée par plusieurs urbanistes et spécialistes de l'enfance : une ville à hauteur d'enfant ne répond pas seulement aux besoins des plus jeunes : elle améliore souvent la qualité de vie de l'ensemble des habitants. Lorsqu'on prend en compte leurs besoins de sécurité, d'autonomie, de jeu ou de rencontre, on améliore aussi la qualité de vie des familles, des personnes âgées et plus largement de l'ensemble des habitants.
Pour Aurélie Grêlé Rouveyre, l'enjeu dépasse donc largement les seules questions éducatives. Il s'agit de reconnaître les enfants comme des membres à part entière de la société, dont la présence, les besoins et la parole méritent d'être pleinement pris en considération.
La Fresque de l'Enfance est un atelier collaboratif créé par l'association Place de l'Enfance pour sensibiliser aux enjeux du bien-grandir et à la place des enfants dans notre société. Suivez Aurélie Grêlé-Rouveyre sur LinkedIn pour en savoir plus.
Des conséquences réelles sur le développement des enfants
Cette difficulté à faire une place aux enfants dans notre société n'est pas sans conséquence. Pour Aurélie Grêlé Rouveyre, plusieurs indicateurs montrent aujourd'hui que les enfants et les adolescents ne vont pas aussi bien qu'on pourrait le penser.
« Moi, ce qui me marque aussi aujourd'hui sur le sujet de l'enfance, c'est quand même la dégradation d'un certain nombre d'indicateurs de santé sur le sujet. »
Santé mentale, santé physique, fatigue ou encore isolement : les signaux d'alerte se multiplient depuis plusieurs années.
Parmi les constats les plus préoccupants :
15 % des adolescents se trouvent aujourd'hui dans une situation de dépression sévère ;
les enfants ont perdu environ 25 % de leur capacité cardiovasculaire en quarante ans ;
le taux de mortalité infantile est en hausse depuis 2011 en France ;
les professionnels de l'enfance comme les parents témoignent d'un épuisement croissant.
Ces difficultés ne peuvent pas être réduites à des problématiques individuelles. Elles interrogent aussi l'environnement dans lequel grandissent les enfants et les réponses collectives que nous leur apportons.
Dans son entretien avec Les Adultes de Demain, Jérôme Colin souligne lui aussi combien le mal-être des jeunes ne peut être compris uniquement à l'échelle individuelle. Il invite à interroger la société dans laquelle grandissent les adolescents et la place qui leur est réellement accordée.
Aurélie Grêlé Rouveyre rappelle également qu'il est difficile de parler d'enfance sans évoquer la question des violences faites aux enfants.
« Je pense que c'est difficile aujourd'hui de parler d'enfance sans parler des violences systémiques dont on documente progressivement l'ampleur qui sont faites aux enfants. »
Parmi elles, les violences éducatives ordinaires restent encore très présentes dans le quotidien de nombreuses familles. Cris, humiliations, menaces ou fessées continuent d'être utilisés comme outils éducatifs, alors même que leurs effets sur le développement de l'enfant sont désormais largement documentés.
« On sait qu'aujourd'hui plus de 80 % des parents ont encore recours à ces violences. »
Comme l'explique également Céline Quelen dans notre article consacré aux violences éducatives ordinaires, ces pratiques ne sont pas anodines. Elles influencent durablement la sécurité affective, l'estime de soi et le développement émotionnel des enfants.
Pour Aurélie Grêlé Rouveyre, ces violences doivent être replacées dans un contexte plus large : celui d'une société qui peine encore à considérer pleinement les besoins, les émotions et la vulnérabilité des enfants.
Et si les enfants étaient une chance pour notre société ?
Face aux discours qui présentent parfois les enfants comme une contrainte, un coût ou une source de nuisance, Aurélie Grêlé Rouveyre propose de changer de perspective.
Pour elle, les enfants ne sont pas seulement des adultes en devenir. Ils ont aussi beaucoup à apporter à la société telle qu'elle existe aujourd'hui.
« Je crois que les enfants ont intrinsèquement des super-pouvoirs, une capacité à regarder le monde avec un regard complètement neuf, des capacités de créativité, d'émerveillement qu'ont perdu les adultes, et qu'on a tous à gagner à être au contact des enfants et de ces super-pouvoirs-là. »
Cette idée selon laquelle les enfants ont autant à nous apprendre que nous avons à leur transmettre rejoint les réflexions de Sophie Marinopoulos dans son entretien Les enfants nous enseignent, où elle invite les adultes à reconnaître la richesse de ce que les plus jeunes apportent à notre compréhension du monde.
Cette capacité d'émerveillement, de curiosité et d'exploration est également au cœur des travaux d'André Stern, qui rappelle combien les enfants abordent naturellement le monde avec enthousiasme et confiance lorsqu'ils évoluent dans un environnement favorable à leur développement.
Les enfants nous invitent aussi à ralentir, à observer autrement notre environnement et à questionner certaines habitudes que les adultes considèrent parfois comme allant de soi. Leur présence :
crée du lien social ;
favorise les rencontres ;
et participe à la vitalité des quartiers, des écoles, des espaces culturels ou des lieux de vie.
Pour Aurélie Grêlé Rouveyre, cette réflexion dépasse largement la question de l'enfance.
« Je dis aussi que c'est une chance [les enfants NDLR], parce que je crois que penser la société par le prisme des besoins de l'enfant, c'est bénéfique pas seulement pour les enfants, mais pour notre mieux-être collectif à tous. »
Autrement dit, une société qui accueille mieux les enfants est souvent une société plus inclusive, plus humaine et plus agréable à vivre pour l'ensemble de ses citoyens.
C'est précisément cette conviction qui nourrit le projet porté par l'association Place de l'Enfance : faire du bien-grandir non pas une préoccupation réservée aux familles, mais un véritable projet de société.
Peut-on créer une société plus accueillante pour les enfants ?
Pour Aurélie Grêlé Rouveyre, la bonne nouvelle est que rien n'est inéluctable. Si notre société peine parfois à faire une place aux enfants, il est possible d'imaginer et de construire un environnement plus favorable à leur développement.
C'est ce qu'elle appelle une société du bien-grandir : une société qui prend en compte les besoins des enfants dans son organisation, ses espaces de vie et ses choix collectifs.
Une telle société ne repose pas uniquement sur les parents ou les professionnels de l'enfance. Elle mobilise l'ensemble des acteurs de la société :
les collectivités qui aménagent les territoires ;
les entreprises qui organisent les temps de travail ;
les écoles et les structures d'accueil ;
les citoyens qui partagent les espaces publics avec les enfants ;
les décideurs qui élaborent les politiques publiques.
Cette réflexion concerne également les rythmes de vie. Ces dernières années, plusieurs travaux ont souligné l'importance de mieux respecter les besoins physiologiques des enfants et des adolescents. La convention citoyenne consacrée aux temps de l'enfant a notamment mis en lumière la nécessité d'adapter davantage les rythmes scolaires et sociaux au rythme de l'enfant et des ados, à leur développement.
Dans l'épisode, Aurélie Grêlé Rouveyre rappelle également l'importance de penser des espaces réellement inclusifs pour les enfants : des lieux où ils ne sont pas simplement tolérés, mais véritablement accueillis.
C'est dans cette perspective qu'est né le mouvement Grandir Ici, porté conjointement par l'association Place de l'Enfance et le média Les Adultes de Demain. Son ambition est d'accompagner les lieux de vie, les entreprises, les institutions et les acteurs du quotidien qui souhaitent mieux accueillir les enfants et prendre en compte leurs besoins.
L'objectif n'est pas de créer des espaces réservés aux enfants, mais de construire une société dans laquelle leur présence est pleinement reconnue comme une richesse pour tous.
Et si, au fond, la question n’était pas de savoir pourquoi les enfants dérangent… mais pourquoi notre société a tant de mal à leur faire une place ?
FAQ - Pourquoi les enfants dérangent ?
Pourquoi les enfants dérangent-ils aujourd’hui ?
Les enfants semblent parfois déranger parce que notre société est largement organisée selon des rythmes, des espaces et des normes pensés pour les adultes. Le bruit, le mouvement ou les besoins des enfants peuvent alors être perçus comme des perturbations, alors qu'ils correspondent souvent à des comportements normaux de leur développement.
La tendance « no kids » est-elle en augmentation ?
Oui, certains lieux revendiquent aujourd'hui être réservés aux adultes ou limitent l'accueil des enfants. Cette tendance reste minoritaire, mais elle révèle un débat plus large sur la place accordée aux enfants dans l'espace public et sur la manière dont notre société accueille les familles.
Les enfants ont-ils moins de place dans l’espace public ?
De nombreux chercheurs et professionnels de l'enfance constatent un recul progressif de la présence des enfants dans les espaces publics depuis plusieurs décennies. Les contraintes urbaines, les préoccupations liées à la sécurité et certaines évolutions culturelles ont contribué à limiter leur autonomie et leur visibilité.
Comment rendre la société plus adaptée aux enfants ?
Rendre la société plus accueillante pour les enfants suppose de mieux prendre en compte leurs besoins dans les politiques publiques, l'aménagement des villes, les rythmes scolaires ou encore les espaces de loisirs. Une société pensée pour les enfants bénéficie souvent à l'ensemble des citoyens.
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