Choisir le prénom de son enfant : que raconte vraiment ce choix ? avec Julia Thévenot #278
Choisir le prénom de son enfant peut commencer des années avant sa naissance. Il y a les prénoms que l’on aime depuis toujours, ceux que l’on avait déjà notés quelque part, ceux qui plaisent à l’un mais pas à l’autre. Et puis il y a parfois ce prénom qui semble cocher toutes les cases, sans que l’on parvienne pourtant à se dire : « C’est lui. »
Car choisir un prénom ne consiste pas seulement à trouver une jolie association de sons. Derrière ce choix se mêlent notre histoire familiale, notre culture, nos souvenirs, nos goûts, mais aussi l’image de la famille que l’on construit et celle de l’enfant que l’on attend. Pour Julia Thévenot, spécialiste de l’onomastique et consultante en prénoms, hôte du compte Instagram Son prénom by Julia, un prénom a besoin de se charger d’une histoire et d’émotions pour que les parents puissent réellement se l’approprier.
Alors, que raconte le prénom que nous choisissons pour notre enfant ? Pourquoi cherchons-nous aujourd’hui davantage de singularité ? Un prénom peut-il influencer celui qui le porte ? Et les films, les livres ou les personnalités célèbres façonnent-ils vraiment les tendances ? Dans le podcast Les Adultes de Demain, Julia Thévenot nous invite à regarder autrement ce premier mot que nous choisissons pour notre enfant et qui, peu à peu, deviendra le sien.
Choisir un prénom, c’est déjà raconter une histoire à son enfant
Pourquoi ce prénom plutôt qu’un autre ? Derrière une question qui paraît simple se mêlent souvent l’histoire familiale, la culture, la langue, mais aussi des souvenirs beaucoup plus personnels. Un prénom entendu pendant l’enfance, celui d’une personne qui nous a marqué, parfois même celui que l’on donnait à sa poupée ou à ses personnages de jeu : certains prénoms nous accompagnent bien avant que nous ayons un enfant à nommer.
Julia Thévenot parle ainsi de « prénoms d’affect », ces prénoms auxquels nous sommes attachés depuis longtemps sans toujours savoir précisément pourquoi. À côté d’eux, il y a ceux qui correspondent davantage à nos goûts d’aujourd’hui, à la personne que nous sommes devenus, mais aussi ceux qui vont naître de la rencontre entre les histoires et les sensibilités des deux parents.
Car aimer un prénom ne suffit pas toujours à parvenir à le choisir. Julia Thévenot rencontre ainsi des futurs parents qui ont trouvé un prénom qui leur plaît, mais auxquels il manque encore ce fameux déclic. Selon elle, ils n’arrivent pas encore à « y connecter de l’émotion », à se raconter l’histoire qui explique pourquoi ce sera celui-ci et pas un autre.
« Le prénom, c’est une histoire, en fait. […] Même s’ils n’ont pas conscientisé, ils ont besoin d’une histoire à se raconter et à raconter ensuite à leur enfant. Pourquoi tu t’appelles comme ça, mon fils, ma fille ? » — Julia Thévenot
Avant cela, un prénom peut finalement n’être qu’une suite de sons. C’est en y associant peu à peu des références, des souvenirs, des émotions et surtout l’enfant que l’on imagine qu’il commence à s’incarner. Voilà pourquoi prononcer à voix haute différents prénoms dans sa cuisine pour voir « lequel sonne le mieux » a ses limites, selon Julia Thévenot : tant qu’aucune histoire ni aucune projection ne leur est attachée, ils restent encore largement abstraits.
Et cette histoire ne s’arrête évidemment pas au moment où les parents arrêtent leur choix. Ils en écrivent seulement les premières lignes : l’enfant va ensuite grandir avec ce prénom et lui donner, à son tour, une histoire qui lui appartient.
Le prénom s’inscrit ainsi dans une histoire familiale plus vaste, faite de récits, de liens et de transmissions. Des mécanismes que nous avons également explorés avec Anne Cazaubon pour comprendre comment se libérer des traumatismes hérités, et avec Sophie Galabru autour de ce que signifie faire famille et transmettre une histoire familiale.
Pourquoi cherchons-nous aujourd’hui des prénoms plus singuliers ?
La recherche d’un prénom original n’est pas seulement une affaire de mode. Elle raconte aussi la place nouvelle qu’occupe le prénom dans nos relations sociales. Car si nous avons toujours eu besoin de nous nommer, nous n’avons pas toujours utilisé nos prénoms aussi fréquemment qu’aujourd’hui.
Il y a quelques décennies encore, le vouvoiement était davantage la norme et, dans de nombreuses situations, notamment professionnelles, on s’appelait plus volontiers par son nom de famille. En remontant davantage dans le temps, Julia Thévenot rappelle que même les enfants pouvaient s’interpeller par leur patronyme dans les cours de récréation. Que plusieurs d’entre eux portent le même prénom avait alors moins d’importance : le prénom n’avait pas la même fonction distinctive dans la vie quotidienne.
Le développement du tutoiement et l’influence de la culture anglo-saxonne avec l'usage du You, ont progressivement changé les usages. Aujourd’hui, nous nous appelons par nos prénoms entre collègues, dans les échanges professionnels ou même dans les débats politiques. Le prénom est devenu beaucoup plus présent et, avec lui, le désir qu’il nous distingue davantage.
Cette recherche de singularité se traduit par une diversification considérable des prénoms donnés aux enfants. Mais elle modifie aussi notre perception de ce qu’est un prénom « très courant ». Les parents qui ont grandi entourés de plusieurs Camille, Marion, Alexis ou Antoine peuvent craindre de reproduire la même situation en choisissant aujourd’hui un prénom placé en tête des classements. Pourtant, les chiffres ne sont plus comparables.
« Aujourd’hui, Gabriel, qui est le plus donné, c’est à peine 4 000 bébés à l’année, quand les Kévin, c’était 14 000. » — Julia Thévenot
Autrement dit, un prénom situé dans le Top 10 est aujourd’hui beaucoup moins répandu que pouvaient l’être les prénoms les plus populaires des générations précédentes. La probabilité de retrouver plusieurs enfants portant le même prénom dans une classe existe toujours, mais elle est devenue nettement plus faible.
De quoi relativiser peut-être l’une des inquiétudes qui accompagne parfois le choix du prénom de son enfant : aimer un prénom très populaire aujourd’hui ne signifie plus nécessairement condamner son enfant à devoir y accoler l’initiale de son nom de famille pendant toute sa scolarité.
Retrouvez Julia Thévenot sur son compte Instagram, Son prénom by Julia
Le prénom que nous choisissons influence-t-il vraiment notre enfant ?
Un prénom ne détermine pas la personnalité d’un enfant. En revanche, il porte avec lui des représentations sociales, culturelles et familiales qui peuvent participer à la manière dont celui qui le porte est perçu par les autres et vit certaines expériences.
Ces représentations autour du prénom s’inscrivent plus largement dans le regard que notre culture nous amène à porter sur les enfants, un regard dont Marion Cuerq nous invitait justement à interroger les filtres et les héritages.
Des études ont par exemple cherché à établir des liens entre le prénom et la réussite scolaire. Mais Julia Thévenot invite à manier leurs résultats avec prudence. Lorsque certains prénoms sont davantage représentés parmi les élèves obtenant les meilleures notes au baccalauréat, comment distinguer ce qui relève réellement du prénom de ce qui tient au milieu social et culturel dans lequel l’enfant a grandi ? Le prénom constitue lui-même un marqueur social et il est donc particulièrement difficile d’isoler son influence de celle des nombreux facteurs auxquels il est associé.
Sa perception peut également évoluer selon l’époque, le pays ou le milieu dans lequel on évolue. Un même prénom ne véhicule pas nécessairement les mêmes représentations en France et à l’étranger, pas plus qu’il ne conserve les mêmes connotations d’une génération à l’autre.
« Même prénom en France et en Espagne, à la même date, ce n'est pas la même chose. J'ai connu une femme qui s'appelait Cosette en Espagne. Ça "pétait la classe," et ça n'avait pas du tout cette évocation de petites choses fragiles et prénoms décalés, littéraires, petites filles abandonnées que ça aurait eu en France. En Espagne, Cosette, c'était Les Misérables, c'était français, c'était un prénom en ette. Ce n'était pas du tout le même regard dessus qu'en France, du coup. » — Julia Thévenot
Mais le prénom donné à la naissance n’est pas non plus une histoire écrite une fois pour toutes. Au fil des années, l’enfant se l’approprie, l’incarne et le charge de ses propres expériences, jusqu’à ce que ce choix initialement effectué par ses parents devienne pleinement le sien.
« Ça fait partie de nous, c’est un vêtement qui va épouser notre corps, une peau qui va épouser notre corps davantage. On va grandir avec, et on va le transformer par sa propre expérience du monde. » — Julia Thévenot
C’est peut-être là tout le paradoxe du choix du prénom de son enfant : les parents lui donnent un prénom chargé de leurs propres souvenirs, références et projections, mais ils donnent aussi à leur enfant quelque chose dont, avec le temps, il écrira lui-même la signification.
© Rebornfilmes
Romans, films, séries : la fiction crée-t-elle les prénoms à la mode ?
Un personnage de roman ou de série, un film à succès, un sportif qui devient soudain omniprésent : certaines références culturelles semblent parfois suffire à faire entrer un prénom dans l’air du temps. Pourtant, le lien de cause à effet n’est pas aussi évident qu’il y paraît.
Julia Thévenot prend notamment l’exemple de Léon Marchand. La popularité du nageur a pu donner un nouvel élan au prénom Léon, mais celui-ci connaissait déjà une forte progression. Un phénomène que l’on retrouve dans la fiction : les auteurs et scénaristes puisent eux aussi dans les prénoms de leur époque et peuvent choisir, pour leurs personnages, des prénoms déjà émergents.
« Très souvent, les œuvres culturelles, que ce soit les films ou les livres, vont venir piocher dans des prénoms émergents. » — Julia Thévenot
L’œuvre ne crée donc pas nécessairement la tendance, mais elle peut contribuer à l’accélérer. Surtout, elle donne au prénom ce que Julia Thévenot appelle une « charge imaginaire ». Solal ou Ulysse peuvent ainsi évoquer la littérature, l’aventure ou la mythologie ; Thelma, tout un univers cinématographique. Autant de références qui viennent enrichir l’histoire que les futurs parents peuvent projeter derrière quelques sons.
Les histoires que nous lisons et regardons nourrissent ainsi un imaginaire qui dépasse largement le temps de la lecture ou du film. Une influence que l’on retrouve dès l’enfance : nous avions notamment exploré la manière dont la littérature jeunesse influence les enfants avec Cécile Kovacshazy.
Les prénoms de demain sont peut-être ceux que nous trouvons vieillots aujourd’hui
Un prénom qui nous paraît désuet aujourd’hui pourra-t-il sembler parfaitement naturel dans quelques décennies ? L’histoire des prénoms montre que nos goûts évoluent par cycles. Certains prénoms disparaissent progressivement des naissances avant de revenir plusieurs générations plus tard, débarrassés de l’image vieillissante qui leur était associée.
C’est ainsi que des prénoms autrefois perçus comme rétro ont retrouvé leur place dans les maternités. Arthur en est un bon exemple : Julia Thévenot rappelle que, dans les années 1970, il pouvait sembler suffisamment démodé pour être volontiers donné à un chien. Il est aujourd’hui devenu si familier que l’on oublierait presque qu’il a lui aussi été un prénom rétro.
Le même mouvement commence désormais à concerner Georges, Simone, Gisèle ou Jacques, encore suffisamment associés aux générations qui nous précèdent pour susciter parfois quelques réticences. Et la spécialiste des prénoms va plus loin : lorsque les générations actuelles auront disparu, ce pourrait être au tour des Chantal, Martine, Sylvie ou Christine de séduire de nouveaux parents.
« Moi, je blague souvent en disant que mes petits-enfants s’appelleront sans doute Chantal et Martine. » — Julia Thévenot
Notre époque peut d’ailleurs nous tromper dans l’autre sens, en nous faisant prendre pour une nouveauté ce qui ne l’est pas. Certains prénoms que nous croyons inventés ont en réalité une histoire ancienne que nous avons oubliée. Julia Thévenot cite ainsi Timéo, parfois perçu comme une création récente alors qu’il possède des racines anciennes et correspond à la forme italienne d’un prénom issu du grec Timaios.
Finalement, entre le prénom que l’on trouve trop vieux pour être donné aujourd’hui et celui que l’on imagine tout juste créé, la frontière est moins évidente qu’elle n’y paraît. Un prénom ne porte jamais seul l’image que nous lui attribuons : notre époque la construit avec lui.
Léon, un prénom popularisé par Léon Marchand ? Pas tout à fait. Selon Julia Thévenot, le prénom connaissait déjà une forte progression avant les succès du nageur. Sa notoriété a pu accélérer une tendance qui existait déjà. © Vastago Fotografia
FAQ : choisir le prénom de son enfant
Peut-on changer le prénom de son enfant ?
Oui, il est possible de demander le changement de prénom de son enfant en France, à condition de justifier d’un intérêt légitime. Plus largement, Julia Thévenot accompagne différentes situations de changement de prénom : des personnes trans qui souhaitent adopter un prénom correspondant à leur identité, mais aussi des parents qui regrettent le prénom donné à leur bébé.
Dans ce second cas, elle constate que le choix initial a souvent été fait dans un moment de vulnérabilité ou sous l’influence de l’entourage : une naissance arrivée plus tôt que prévu, une décision prise juste après l’accouchement ou encore la réaction très négative d’un proche peuvent pousser les parents à abandonner le prénom auquel ils s’étaient préparés. Le nouveau prénom, choisi dans l’urgence, n’a alors pas toujours eu le temps d’être investi et associé à l’enfant.
Pour un enfant comme pour un adulte, l’usage du nouveau prénom peut faire partie des éléments permettant de justifier la demande de changement. Dans le cas d’un jeune enfant, Julia cite notamment l’inscription à la crèche, les témoignages de proches ou d’autres éléments de la vie quotidienne attestant que ce nouveau prénom est déjà celui sous lequel il est connu.
Faut-il annoncer le prénom de son bébé avant la naissance ?
Julia Thévenot conseille plutôt d’attendre la naissance avant d’annoncer le prénom à l’entourage. Tant que l’enfant n’est pas né, le prénom reste abstrait pour les proches, qui peuvent plus facilement exprimer leurs goûts, leurs réserves ou tenter de faire changer les futurs parents d’avis.
Une fois associé au bébé, le prénom n’est plus simplement une possibilité à commenter : il devient celui d’une personne. Même un prénom qui surprend au départ peut alors rapidement devenir familier à mesure que l’entourage l’associe à l’enfant.
Comment savoir si l’on a trouvé le bon prénom pour son enfant ?
Il n’existe évidemment pas de prénom idéal dans l’absolu. Pour Julia Thévenot, l’essentiel est plutôt de choisir un prénom qui ressemble aux parents et à la famille qu’ils construisent, et dans lequel ils parviennent à se projeter.
Un prénom peut plaire esthétiquement sans provoquer ce sentiment d’évidence. Le déclic vient parfois lorsque les futurs parents réussissent à lui associer une histoire, des émotions et l’enfant qu’ils imaginent. Comme le résume Julia Thévenot : « Faut que ça vous ressemble et que vous soyez bien dedans. »
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