Quelle posture pour enseigner aujourd’hui ? avec Anna Gourdikian @laviedenseignante #257

L’école primaire française traverse une période de profonde remise en question. Baisse du niveau des élèves, épuisement des enseignants, perte de sens du métier : le constat dressé par les institutions est préoccupant et nourrit une inquiétude grandissante chez les parents comme chez les professionnels de l’éducation. Dans ce contexte, la question de la posture de l’enseignant apparaît plus centrale que jamais. Car au-delà des réformes, des rythmes scolaires ou des débats pédagogiques, c’est bien la manière dont l’adulte se positionne face aux enfants, au cadre et à la relation éducative qui façonne le climat de la classe et la qualité des apprentissages.

Dans cet épisode du podcast Les Adultes de Demain, Stéphanie d’Esclaibes reçoit Anna Gourdikian, enseignante en CE1-CE2, directrice d’école et figure engagée sur les réseaux sociaux via son compte Instagram @laviedenseignante. Refusant le pessimisme ambiant, elle partage une vision profondément humaine de son métier : une classe pensée comme une micro-société, un cadre sécurisant sans laxisme ni punitions (cadre évoqué pour le cadre familial avec Isabelle Filliozat), une pédagogie vivante qui ose la joie, la créativité et le lien avec la nature.

À travers son témoignage, se dessine une réflexion essentielle : et si repenser la posture de l’enseignant était l’un des leviers majeurs pour redonner sens et confiance à l’école primaire ?

La posture de l’enseignant : un métier du lien, du réel et du vivant

Pour Anna, enseigner ne se résume ni à transmettre des savoirs ni à appliquer des programmes. C’est avant tout un métier du réel, ancré dans le quotidien, dans la relation humaine, dans le vivant. Un métier où l’on est chaque jour confronté à des enfants tels qu’ils sont, avec leur énergie, leurs fragilités, leurs élans, leurs résistances aussi.

Elle le dit d’emblée : la salle de classe peut parfois sembler isolée du reste du monde, presque comme une bulle à part. Mais loin d’être une déconnexion, cet isolement devient au contraire une force. C’est dans cet espace protégé que se jouent des expériences profondément humaines : apprendre ensemble, chanter, observer les transformations, voir les enfants grandir et se construire.

« Mon métier, c’est un métier du concret, du réel, qui est parfois même dans la salle de classe un peu isolé du reste du monde. Et donc la joie que représente le contact avec les enfants, le fait de les voir changer, de voir vraiment au plus proche du développement des humains ce que ça peut donner de chanter, d’être ensemble, d’apprendre ensemble, c’est vraiment un remède contre le pessimisme. »

Dans un contexte où l’école primaire traverse une crise profonde, cette joie d’enseigner n’est ni naïveté ni déni. Elle agit plutôt comme un contrepoids au pessimisme ambiant, nourri par les discours institutionnels, les injonctions contradictoires et la perte de reconnaissance du métier. La joie, ici, ne nie pas les difficultés ; elle permet de continuer malgré elles.

Anna reconnaît d’ailleurs les limites très concrètes du système : le manque de moyens, l’épuisement, le moment où l’on se sent dépassé. Mais elle insiste sur ce qui demeure, tant que certaines conditions sont réunies : le sens profond de la relation éducative, cette capacité unique à accompagner des enfants au plus près de leur développement.

« Passer un certain stade, quand on est trop dépassé, que les moyens ne sont plus du tout là pour qu’on puisse exercer notre métier, évidemment, on ne peut plus vivre comme ça dans la joie. Mais de manière générale, la plupart du temps, c’est un métier qui donne beaucoup d’espoir. »

Dans cette vision, la posture de l’enseignant repose sur un engagement quotidien, humble et incarné. Enseigner devient alors un choix relationnel, une manière d’être au monde, où la présence, l’attention et la qualité du lien comptent autant que les contenus transmis. C’est dans ce rapport vivant à la classe que se rejoue, jour après jour, le sens même de l’école.

Se former à sa posture : déconstruire ses représentations de l’enfance

Avant même de parler de gestion de classe ou de méthodes pédagogiques, Anna insiste sur un point fondamental : la posture de l’enseignant commence par le regard que l’adulte porte sur l’enfant. Un regard qui n’a rien d’inné et qui, selon elle, mérite d’être questionné, déconstruit, affiné tout au long de la carrière.

Sortir d’une vision binaire de l’enfant

L’un des premiers écueils dans la relation éducative réside dans une vision trop simpliste de l’enfance. Anna observe que les débats autour de l’éducation oscillent souvent entre deux extrêmes : l’enfant idéalisé, pur et parfait, ou au contraire l’enfant perçu comme provocateur, manipulateur, presque menaçant.

« Sortir d’une binarité, c’est-à-dire sortir de l’idée selon laquelle l’enfant est soit un ange absolu, parfait et pur, soit un être maléfique qui cherche à nous piéger. »

Pour elle, ces deux représentations sont tout aussi réductrices, car elles ne rendent pas compte de la réalité de l’expérience humaine. L’enfant n’est ni un symbole ni un concept : il est un être complexe, traversé par des émotions, des besoins et des contradictions, exactement comme l’adulte.

« Ni l’une ni l’autre ne représentent ce que c’est d’être enfant. Parce que ni l’une ni l’autre ne représentent ce que c’est d’être humain. Être humain, c’est très complexe. »

Cette complexité implique une posture ajustée, capable de reconnaître que les besoins des enfants évoluent selon les moments : parfois davantage de cadre et de rigueur, parfois davantage d’écoute et de disponibilité. Il ne s’agit pas d’appliquer une réponse unique, mais de rester attentif à ce qui se joue ici et maintenant.

Accorder une place à la parole de l’enfant est essentiel, sans pour autant la sacraliser. L’écouter ne signifie pas tout accepter ni tout appliquer, mais reconnaître que son vécu a une valeur et peut éclairer la situation éducative.

« Ça ne veut pas dire que tout ce qu’ils vont dire va être pris et appliqué comme tel, mais ça veut dire que leur parole, elle a une vraie valeur, comme la nôtre. »

Concernant la parole de l'enfant, nous vous recommandons les épisodes sur l'accueil des sentiments avec Roseline Roy, celui sur l'approche Faber et Mazlish avec Guila Clara Kessous et celui sur Comment mieux écouter les enfants avec Anne-Marion de Cayeux, fondatrice de l'association itnernationale des auditeurs d'enfants.

La responsabilité de l’adulte dans la relation éducative

Dans cette approche, la responsabilité repose d’abord sur l’adulte. Pour Anna, il est illusoire de vouloir “corriger” un enfant sans interroger en amont sa propre posture éducative. La relation pédagogique commence par un travail sur soi, une capacité à se remettre en question et à ajuster son positionnement. L'humoriste Jérémy Charbonnel a d'ailleurs ce même point de départ, sur la connaissance de soi, pour être un bon parent.

Anna Gourdikian rappelle que si certaines postures semblent parfois naturelles, beaucoup de compétences relationnelles s’apprennent, se construisent et se travaillent avec le temps.

« On peut parfois avoir une posture naturelle qui fonctionne bien avec les enfants. Mais il y a aussi beaucoup de choses qu’il faut apprendre, soit à déconstruire, soit à construire correctement. »

D’où l’importance de la formation, mais aussi de l’auto-analyse : observer ses réactions, comprendre ses automatismes, réfléchir à la manière dont on se place face aux enfants. Ce travail intérieur permet souvent, selon elle, de gagner en justesse sans recourir à des dispositifs complexes.

« Se former, réfléchir à sa posture, à la manière dont on se place avec eux, ça peut nous permettre, avec pas grand-chose, d’être plus juste. »

Ainsi, la posture éducative ne relève pas d’un savoir figé, mais d’un cheminement continu, où l’adulte accepte de rester apprenant. Une posture humble et évolutive, qui reconnaît que la qualité de la relation dépend autant de la manière d’être de l’enseignant que du comportement de l’enfant.

Cadre et liberté : repenser la gestion de classe

La question du cadre est sans doute l’un des points les plus sensibles lorsqu’on parle de posture de l’enseignant. Entre la peur du laxisme et celle d’une autorité trop rigide, beaucoup d’enseignants avancent sur une ligne de crête. Pour Anna, cette tension repose souvent sur un malentendu profond autour de ce qu’est réellement le cadre.

Pourquoi le cadre est indispensable à l’apprentissage

Anna est très claire : enseigner sans cadre est impossible. Il ne s’agit pas d’une option pédagogique, mais d’une condition de base pour permettre aux enfants d’apprendre, de se concentrer et de vivre ensemble.

« Chaque enseignant sait que c’est impossible d’enseigner s’il n’y a pas des règles, s’il n’y a pas un ordre. »

Ce rappel est essentiel car les pédagogies actives sont souvent accusées, à tort, de favoriser le désordre, l’indiscipline ou l’incivilité. Or, selon Anna, ce contresens vient d’une méconnaissance profonde de ces approches.

Elle cite notamment les idées reçues sur la pédagogie Montessori, une pédagogie souvent idéalisée ou caricaturée, alors qu’elle repose sur une exigence de rigueur extrêmement forte.

« Je pense qu’il n’y a pas plus ordonnée que la pédagogie Montessori. Quand on rentre vraiment en détail, on voit que c’est même parfois un peu lourd, cet ordre, ce besoin de rigueur. Maria Montessori ne rigolait pas avec la rigueur. »

Ordre du matériel, précision des gestes, organisation de l’espace, respect des temps : tout est pensé pour soutenir les fonctions exécutives de l’enfant — inhibition, organisation, autonomie. Ce cadre n’est pas imposé pour contraindre, mais pour rendre possible la liberté.

Anna souligne d’ailleurs que cette liberté fait souvent peur aux adultes, car elle suppose d’accepter une part d’imprévu.

« Quand on libère une parole, des actions, on ouvre le couvercle et on voit tout ce qui se passe. Et ça peut faire peur. »

Face à cette peur, le réflexe institutionnel — et parfois individuel — consiste à resserrer la vis : plus de sanctions, plus de cris, plus de contrôle. Or, selon elle, ce mouvement est souvent contre-productif.

« Quand on a l’impression qu’on ne peut plus gérer, le réflexe, ça doit être de lâcher. Pas de serrer davantage. »

Repenser la gestion de classe implique donc de comprendre que le cadre n’est pas une accumulation de règles, mais un équilibre subtil entre structure et confiance, ajusté à chaque groupe d’enfants.

La classe comme micro-société

Cette réflexion prend tout son sens dans la manière dont Anna conçoit la classe : non pas comme un lieu artificiel, mais comme une micro-société, un espace d’apprentissage de la vie collective.

Dans sa classe, il n’y a ni tableau de comportement, ni bons points, ni système de récompenses ou de punitions arbitraires.

« Une classe, c’est une continuité de la société. C’est une mini-société. »

Les règles y existent, mais elles font écho aux règles qui structurent la vie sociale : respect des autres, sécurité, responsabilité individuelle. Comme dans la société, on ne récompense pas un comportement normal, mais on agit lorsque la règle est transgressée.

« Si tu traverses au passage piéton quand il est vert, on ne va pas te donner un bonbon. La vie, ça ne fonctionne pas comme ça. »

Cette approche permet de sortir d’une logique de contrôle pour entrer dans une logique de responsabilisation. Lorsqu’une erreur est commise, Anna privilégie la réparation plutôt que la punition.

« Je ne suis pas pour les punitions qui n’ont pas de sens, qui ne construisent pas l’humain. Je suis pour la réparation. »

Réparer, c’est reconnaître que les actes ont des conséquences réelles, tout en offrant à l’enfant la possibilité d’agir pour restaurer le lien. Cette démarche évite l’installation d’une culpabilité écrasante, souvent contre-productive.

« Nos actions ont des conséquences, mais on peut les réparer. Et ça donne beaucoup de résilience. »

En pensant la classe comme une micro-société, la gestion de classe devient un véritable apprentissage citoyen. L’autorité éducative ne repose plus sur la peur ou la sanction, mais sur la cohérence, la justice et la confiance accordée à la capacité des enfants à grandir.

Posture de l'enseignant : penser la classe comme une micro-société

©Yankrukov

Oser en tant qu’enseignant : pédagogies actives et liberté pédagogique

Dans le parcours d’Anna, oser n’a jamais signifié rompre avec le sérieux de l’enseignement. Au contraire. Oser, pour elle, consiste à assumer pleinement sa posture, ses intuitions, ses passions, et à les mettre au service des apprentissages. Une liberté pédagogique qui ne s’oppose ni au cadre ni aux exigences scolaires, mais qui leur donne chair.

Chanter, créer, transmettre avec ce que l’on est

Parmi les pratiques qui ont marqué les esprits de sa communauté @laviedenseignante sur les réseaux, le chant occupe une place centrale. Non pas comme une animation ponctuelle, mais comme un véritable outil d’apprentissage.

« Chanter en classe, c’est millénaire. Chanter pour apprendre, c’est millénaire. Les gens font ça depuis toujours. »

Pour Anna, cette pratique s’est imposée de manière intuitive : chanter permet de mémoriser, de comprendre, de retenir plus durablement. Ce n’est pas une lubie pédagogique, mais une réponse simple et efficace à une question essentielle : comment aider les enfants à apprendre mieux ?

« Si je voulais qu’ils apprennent, j’avais plus intérêt à faire quelque chose qui leur permettait de le retenir. »

Cette logique traverse l’ensemble de sa pédagogie. Journal d’école, podcasts réalisés avec les élèves, projets collectifs : Anna intègre dans sa classe ce qu’elle est, ce qui l’anime, ce qui fait sens pour elle. Non pas pour se mettre en avant, mais parce que cette authenticité nourrit la relation éducative.

« Tous les enseignants apportent une part d’eux en classe. »

Loin d’un modèle uniforme, cette approche rappelle que l’enseignement est avant tout une rencontre entre un adulte et des enfants, et que la qualité de cette rencontre dépend aussi de la présence vraie de l’enseignant.

Pédagogies alternatives : entre intuition et légitimité

Anna se montre très nuancée lorsqu’il est question de pédagogies alternatives. Elle refuse d’y voir des méthodes marginales ou idéologiques, opposées à une école dite “traditionnelle”. Pour elle, il s’agit avant tout de pratiques incarnées, choisies parce qu’elles fonctionnent, et non parce qu’elles portent une étiquette.

« Ce ne sont pas forcément des méthodes alternatives. Ce sont des méthodes qui me ressemblent à moi, avec mon vécu, mes passions. »

Cette liberté suppose cependant un pas décisif : celui de s’autoriser. Beaucoup d’enseignants, selon Anna, aimeraient expérimenter, créer, adapter, mais n’osent pas, par peur de ne pas être légitimes ou de ne pas être pris au sérieux.

« Il y a beaucoup de profs qui ont envie de faire ça, mais qui ne se l’autorisent pas parce que l’éducation, c’est hyper sérieux. »

Or, pour elle, sérieux ne signifie pas austérité. La joie, la légèreté, la créativité ne sont pas des ennemies de l’apprentissage ; elles en sont souvent les meilleures alliées.

« Ce n’est pas parce que c’est sérieux que ça ne peut pas être fait dans la joie et avec de la légèreté. »

En osant enseigner autrement, sans renoncer aux exigences ni au cadre, Anna rappelle que la liberté pédagogique n’est pas un privilège, mais une responsabilité. Celle de créer des conditions d’apprentissage vivantes, engageantes et profondément humaines, où les enfants peuvent apprendre avec plaisir — et les enseignants retrouver du sens à leur métier.

L’école dehors : apprendre autrement pour mieux se concentrer

Parmi les pratiques qu’Anna a intégrées progressivement à sa pédagogie, la classe dehors occupe une place particulière. Non pas comme une activité exceptionnelle, mais comme une autre manière d’enseigner, pleinement intégrée au rythme scolaire.

C’est l’année précédente qu’elle découvre l’école dehors et commence à l’expérimenter avec ses élèves, à raison d’une sortie par semaine. Dans sa nouvelle école, la proximité d’un espace vert rend cette pratique encore plus naturelle, presque évidente.

Très vite, les effets se font sentir. Dehors, les enfants bougent davantage, se dépensent physiquement, respirent autrement. Ce temps passé en extérieur devient un véritable temps de régulation, loin de l’agitation souvent contenue à l’intérieur de la classe.

« Voir les enfants qui se défoulent dehors, qui sont dans un environnement vraiment naturel, ça change la perspective qu’on a sur eux aussi. »

Ce changement de cadre modifie non seulement le comportement des enfants, mais aussi le regard porté par l’adulte. En extérieur, ce ne sont plus uniquement des élèves assis à une table : ces élèves redeviennent des enfants en mouvement, curieux, explorateurs. Cette observation fine permet souvent de mieux comprendre leurs besoins.

Les bénéfices se prolongent une fois de retour en classe. Anna constate une amélioration nette de la concentration, comme si le corps, une fois apaisé par le mouvement et le contact avec la nature, laissait davantage de place aux apprentissages cognitifs.

« Quand on retourne en classe ensuite, on a une concentration qui est nettement améliorée. »

Sans discours militant, l’école dehors s’impose ici comme une réponse simple à une réalité bien connue : les enfants ont besoin de bouger, de respirer, de sortir du cadre strict pour mieux y revenir. Une autre illustration, concrète, de cette posture enseignante qui cherche moins à contraindre qu’à créer les conditions favorables à l’attention et au bien-être.

Gestion de classe : les bénéfices de l'école dehors pour les élèves et l'enseignant. Adopter l'école dehors pour faire évoluer sa posture d'enseignant. Enfants et enseignant assis en cercle dans l'herbe

Posture de l’enseignant et relation aux parents : reconstruire la confiance

La posture de l’enseignant ne se joue pas uniquement dans la salle de classe. Elle s’exprime aussi — et parfois surtout — dans la relation avec les parents, devenue pour beaucoup une source de tensions, d’incompréhensions et d’inquiétudes partagées.

Sortir de la méfiance réciproque parent-prof

Anna observe combien les relations entre parents et enseignants peuvent facilement glisser vers une logique de reproches mutuels. Les parents expriment leurs inquiétudes, leurs doutes, parfois leurs critiques. Les enseignants, de leur côté, se sentent jugés, remis en question, voire mis en accusation.

« Il y a beaucoup de liens entre les profs et les parents qui sont seulement : voilà ce qui ne va pas. »

Dans ce climat, chacun parle depuis sa propre fatigue, son propre stress, ses propres peurs. Mais au cœur de cette tension, il y a surtout un grand absent : le besoin de sécurité de l’enfant. Pris entre des adultes qui doutent les uns des autres, l’enfant peut se retrouver tiraillé, fragilisé dans son environnement quotidien.

« L’enfant, il est au milieu. L’école, c’est chez lui aussi. Et je trouve qu’il n’y a rien de pire pour un enfant que d’être tiraillé comme ça. »

Cette méfiance réciproque nuit au climat scolaire et alimente une spirale dans laquelle plus personne ne se sent vraiment entendu. Pour Anna, il devient alors urgent de changer de posture, de part et d’autre.

Créer des ponts école-famille

Reconstruire la confiance passe avant tout par la création de ponts concrets et positifs entre l’école et les familles. Pas uniquement pour évoquer ce qui ne va pas, mais pour partager ce qui fonctionne, ce qui se vit au quotidien, ce qui fait sens.

Anna évoque l’importance des temps de rencontre : réunions parents-professeurs, moments de présence à l’école, participation aux projets de classe. Des espaces où la relation se réhumanise, où les questions peuvent être posées directement, sans interprétation ni distance.

« Quand il y a un contact humain, les parents peuvent poser leurs questions, être rassurés. Et avoir une réponse, même si elle ne leur convient pas totalement, c’est déjà rassurant. »

Ces moments permettent aussi aux enseignants de mieux faire comprendre leur démarche pédagogique, leurs choix, leurs contraintes. Et aux parents de se sentir partenaires plutôt que simples observateurs ou juges.

Mais cette co-construction suppose une responsabilité partagée. Avant de chercher ce qui ne va pas chez l’autre, Anna invite chacun — parent comme enseignant — à se demander ce qu’il peut ajuster de son côté.

« Arriver avec un a priori positif, se demander : qu’est-ce que je peux faire, moi, pour que ça se passe mieux ? »

Repenser la relation parents-enseignants, c’est accepter qu’elle ne soit ni parfaite ni évidente, mais qu’elle mérite d’être pensée, travaillée, nourrie. Une posture fondée sur la confiance, le dialogue et la responsabilité adulte, pour offrir à l’enfant un cadre cohérent, sécurisant et soutenant — à l’école comme à la maison.

Oser davantage : privé et public, des marges de manœuvre inégales

Si la posture de l’enseignant repose largement sur des choix individuels, Anna rappelle qu’elle est aussi fortement conditionnée par le cadre institutionnel dans lequel s’exerce le métier. Et sur ce point, les marges de manœuvre, qui peuvent impacter les conditions de travail des enseignants, ne sont pas les mêmes selon que l’on enseigne dans le privé ou dans le public.

Elle le dit avec beaucoup de prudence : travailler dans le privé lui offre certaines libertés, mais ce n’est ni un modèle idéal ni une solution miracle. Simplement une réalité organisationnelle différente, qui influe directement sur la capacité à agir.

Dans son école, elle peut par exemple décider rapidement de renforcer une équipe lorsque la situation l’exige.

« En tant que directrice, je peux décider de recruter une personne en plus parce qu’on a besoin d’aide. Et on le fait. »

Cette possibilité d’ajuster les moyens — humains notamment — permet d’agir avant que l’épuisement ne s’installe durablement. Elle offre aussi un espace de respiration pour les équipes, et rend plus concrète la mise en œuvre de projets pédagogiques ou organisationnels.

À l’inverse, dans le public, Anna souligne la lourdeur institutionnelle et le manque de pouvoir décisionnel, y compris pour les directeurs et directrices d’école. La hiérarchie, souvent lointaine et impersonnelle, laisse peu de place à l’adaptation fine aux réalités du terrain.

« La hiérarchie, c’est un énorme paquebot. Ça ne fait pas écho, et on ne se sent pas entendu. »

Ce manque de réactivité a un impact direct sur la posture des enseignants. Lorsqu’il devient impossible d’agir sur les conditions de travail — effectifs, accompagnement des élèves en difficulté, temps de repos ou de formation — l’usure s’installe, même chez les professionnels les plus engagés.

Anna insiste sur un point essentiel : l’épuisement ne touche pas uniquement les enseignants en difficulté, mais aussi ceux qui sont très investis, motivés, désireux d’innover.

« Il y a plein de collègues hyper motivés, enjoués, qui trouvent une force et une résilience, mais qui ont aussi envie que leur implication soit reconnue. »

Dans ces conditions, oser devient plus coûteux. Non par manque de volonté, mais par absence de soutien structurel. Innover, créer, ajuster sa posture demande de l’énergie, de la disponibilité mentale, et un sentiment de sécurité professionnelle.

Sans opposer privé et public, Anna met ainsi en lumière un enjeu fondamental : la posture de l’enseignant ne peut être pleinement soutenue que si le système lui-même reconnaît, accompagne et valorise celles et ceux qui font vivre l’école au quotidien.

Quelle posture de l'enseignant pour tenir dans la durée : professeur entouré d'élèves subjugués par une expérience scientifique qu'il est en train de mener.

©Tima Miroshnichenk

Être enseignant aujourd’hui : tenir dans la durée

Derrière l’engagement, la créativité et l’enthousiasme, Anna rappelle une réalité souvent tue : enseigner est un métier profondément exigeant, à la fois émotionnellement, mentalement et physiquement. Un métier qui sollicite en permanence la présence, l’attention, la capacité à s’ajuster — et qui peut, à terme, épuiser.

Même lorsqu’on aime profondément son travail, la fatigue existe. Elle fait partie du quotidien et ne signe ni un manque de vocation ni un échec professionnel. Pour Anna, reconnaître cette fatigue est déjà une première manière de prendre soin de sa posture.

« Il y a aussi des jours où je suis plus fatiguée, où j’ai autre chose en tête. »

Tenir dans la durée implique alors de poser des limites. Accepter que tout ne soit pas toujours parfait, que les journées ne se déroulent pas exactement comme prévu, que certaines intentions pédagogiques restent parfois à l’état d’idées.

« Je n’ai pas envie d’être parfaite pour mes élèves. Eux, ils ne sont pas parfaits pour moi. Et c’est le deal. »

Cette posture d’humilité est essentielle. Elle libère l’enseignant d’une pression constante à la performance et permet d’installer une relation plus authentique avec les élèves. Anna n’hésite pas à verbaliser sa fatigue auprès d’eux, à adapter le rythme lorsque c’est nécessaire, sans culpabilité.

« Aujourd’hui, je suis un peu plus fatiguée. J’ai choisi des activités qui vont nous permettre de passer une bonne journée, peut-être avec moins d’activités que d’habitude. »

Loin d’affaiblir l’autorité éducative, cette honnêteté la renforce. Elle montre aux enfants qu’un adulte peut être fiable sans être infaillible, solide sans être rigide. Une posture profondément éducative, qui autorise chacun à être pleinement humain.

Dans un métier où l’on donne beaucoup, tenir dans la durée passe aussi par l’acceptation de ses propres limites. Non pas pour renoncer, mais pour continuer à transmettre avec justesse, présence et sincérité.

Redonner sens à l’école en travaillant la posture de l’enseignant

À travers le témoignage d’Anna, une évidence se dessine : la posture de l’enseignant est un levier central du fonctionnement de l’école, bien plus déterminant que les seuls débats sur les rythmes scolaires, les programmes ou les réformes successives.

Cette posture engage un regard sur l’enfant, une manière de poser le cadre, de gérer la classe, de travailler avec les parents, d’oser créer et d’accepter ses propres limites. Elle se construit dans le quotidien, dans le réel, dans la relation vivante avec les élèves. Elle ne relève ni de recettes toutes faites ni de modèles idéalisés, mais d’un travail continu de réflexion, d’ajustement et d’humanité.

Redonner sens à l’école primaire suppose alors de former, soutenir et faire confiance aux enseignants. Leur offrir des espaces de réflexion sur leur posture éducative, des marges de manœuvre réelles, une reconnaissance institutionnelle à la hauteur de leur engagement. Car on ne peut durablement demander aux enseignants d’incarner une école plus humaine sans prendre soin de celles et ceux qui la font vivre.

Penser la posture de l’enseignant, c’est finalement œuvrer pour une école plus juste, plus cohérente et plus sécurisante — pour les enfants comme pour les adultes.

Les Mondes d’Ély, un livre pour grandir en confiance

Dans la continuité de son engagement auprès des enfants, Anna a récemment publié un livre jeunesse, Les Mondes d’Ély, aux éditions Eyrolles Jeunesse.

À travers le voyage imaginaire d’Ély, elle invite les enfants à explorer la confiance en soi, le droit à l’erreur et la richesse de l’imaginaire. Un récit sensible, pensé comme un espace sécurisant où l’enfant peut se reconnaître, réfléchir et grandir sans peur de se tromper.

Un livre à découvrir en famille ou en classe, comme un prolongement naturel de cette vision profondément humaine de l’éducation.

Les liens sur les livres sont affiliés auprès de Amazon. Le livre n’est pas plus cher pour vous, mais il permet de percevoir une petite commission pour Les Adultes de Demain. Cela nous aide à continuer ce partage de contenus.

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