À quoi ressemble l'école idéale ? avec Wandrille Marchais #256

À quoi ressemble l’école idéale aujourd’hui ? Existe-t-il vraiment un modèle unique d’école capable de répondre aux besoins des enfants, des enseignants et aux urgences sociales et environnementales de notre époque ? Cette question, au cœur de nombreux débats éducatifs, était aussi celle de l’exposition L’école idéale, récemment présentée aux Magasins Généraux à Pantin. Une exposition qui invitait à repenser en profondeur l’architecture scolaire, non comme un simple cadre fonctionnel, mais comme un véritable levier pédagogique, social et écologique.

Pour explorer cette question, cet épisode du podcast Les Adultes de Demain donne la parole à Wandrille Marchais, architecte et cofondateur de l’atelier Senzu, également co-commissaire de l’exposition L’école idéale. Dans cette interview, il parle de l'école comme d'un espace vivant, capable d’influencer les pratiques pédagogiques, le bien-être des enfants et le rapport à l’apprentissage.

Salles de classe aux géométries variées, cours végétalisées, matériaux plus sensibles, ouverture sur la nature, micro-architectures pour l’école dehors, concertation avec les enseignants, les parents et les enfants : à travers de nombreux exemples, en France et à l’étranger, se dessine une autre manière de concevoir l’école.

Loin de toute utopie irréaliste, cette réflexion montre que l’école idéale n’est pas un modèle figé, mais un idéal à construire, capable d’évoluer avec les territoires, les pédagogies et les besoins des enfants. Un regard renouvelé sur un lieu que nous avons tous connu — et qui, plus que jamais, mérite d’être réinventé.

L’école idéale : un idéal plutôt qu’un modèle figé

Parler d’« école idéale » peut sembler paradoxal. Comme s’il existait une forme unique d’établissement scolaire capable de convenir à tous les enfants, à tous les enseignants, à tous les territoires et à toutes les pédagogies. Or, l’un des messages centraux portés par l’exposition L’école idéale — et par l’échange avec Wandrille Marchais — consiste précisément à déconstruire cette idée d’un modèle universel.

Le titre même de l’exposition joue volontairement avec cette ambiguïté. Comme le rappelle Wandrille Marchais, il n’existe pas d’école idéale au sens strict, mais plutôt un idéal de l’école, une direction vers laquelle tendre collectivement. Une formule qui fait écho à celle du pédagogue Philippe Meirieu, également contributeur du catalogue de l’exposition, et qui permet de déplacer le débat : il ne s’agit plus de chercher la bonne forme d’école, mais de réfléchir aux valeurs que l’école devrait incarner aujourd’hui.

« Le titre de l’exposition L’école idéale est évidemment trompeur puisqu’il n’existe pas d’école idéale comme il n’y a pas d’élève idéal ou de professeur idéal. J’aime beaucoup la formule de Philippe Meirieu qui dit qu’il n’y a pas d’école idéale. En revanche, il y a un idéal de l’école. Et ça, je trouve que cette formule est très évocatrice parce qu’en fait, dans l’exposition, on propose différents exemples qui tendent à s’approcher de cet idéal et essaient d’en définir les contours. Mais évidemment, les contours sont très flous puisque cet idéal est en fonction de chacun et des valeurs de chacun. »
— Wandrille Marchais

Cette absence de modèle unique n’est pas un renoncement, bien au contraire. Elle ouvre la voie à une pluralité de réponses architecturales, pédagogiques et sociales. Selon Wandrille Marchais, une école ne peut être pensée indépendamment de celles et ceux qui la vivent : les enfants, les enseignants, mais aussi le territoire dans lequel elle s’inscrit.

« Je crois beaucoup au fait qu’il y ait plusieurs réponses possibles. Et je crois aussi beaucoup à l’architecture comme objet unique qui crée des situations, qui crée des lieux, qui évite d’avoir des standards où chaque école est dupliquée parce que ce ne sont pas les mêmes enfants, ce ne sont pas les mêmes enseignants, ce ne sont pas les mêmes méthodes, ce ne sont pas les mêmes territoires, ce ne sont pas les mêmes problématiques. La spécificité des territoires ou des sites dans lesquels s'inscrivent les écoles permettrait de générer des écoles idéales, uniques sur chaque site»

Parler d’école idéale revient alors à poser une question profondément politique et collective : quel type d’école souhaitons-nous pour les enfants d’aujourd’hui ? Une école capable de stimuler la curiosité, de respecter les rythmes, de favoriser le bien-être et de s’adapter aux enjeux contemporains — qu’ils soient pédagogiques, environnementaux ou sociaux. 

Pourquoi l’architecture scolaire doit être repensée

Pour comprendre pourquoi l’architecture scolaire mérite aujourd’hui d’être interrogée, il est nécessaire de revenir à son héritage. Le bâti scolaire tel que nous le connaissons n’est pas le fruit du hasard : il s’inscrit dans une histoire politique, sociale et pédagogique très précise, amorcée au XIXᵉ siècle avec la construction de l’école publique républicaine.

À partir des lois portées par François Guizot en 1833, puis par Jules Ferry à la fin du XIXᵉ siècle, l’école devient un outil central de la République. L’enjeu est alors de scolariser le plus grand nombre, rapidement, de manière homogène et économiquement viable. Cette ambition fondatrice va profondément façonner l’architecture scolaire.

« Une école rectangulaire qu’on a vécue n’est pas neutre. Derrière, il y a une pédagogie. Pourquoi il y a un premier rang ? Pourquoi il y a un dernier rang ? Pourquoi il y a un pupitre ? Pourquoi il y a une fenêtre à gauche pour ne pas faire d’ombre au droitier ? Pourquoi il y a des fenêtres en haut des cloisons ? », précise Wandrille Marchais.

Son objectif n'est pas de critiquer l'avènement de l'école publique, véritable progrès social, mais plutôt de prendre du recul sur ce que l'on a aujourd'hui et d'en comprendre l'héritage.

Loin d’être de simples choix techniques, ces partis pris architecturaux traduisent une organisation précise des savoirs et des relations :

  • une pédagogie simultanée ;

  • des élèves du même âge ; un enseignement frontal ;

  • un espace pensé pour la transmission descendante.

L’architecture devient alors le prolongement silencieux d’un projet pédagogique et politique.

Au fil du XXᵉ siècle, cette logique va s’intensifier. Après la Seconde Guerre mondiale, la massification scolaire impose de construire vite et en grande quantité. Entre les années 1960 et 1980, une grande partie des écoles françaises est édifiée selon des trames standardisées, rationnelles, optimisées pour réduire les coûts.

« On va construire énormément d’écoles à ce moment-là. C’est une architecture très reconnaissable, très tramée, avec des poteaux tous les 1m75. On construit beaucoup, très rationnellement, parce qu’il faut construire pour pas cher. Et tout ça va conditionner l’école. »

Cette standardisation, si elle a permis de répondre à une urgence démographique et sociale, a aussi figé un modèle spatial qui peine aujourd’hui à s’adapter aux enjeux contemporains. Car ces écoles n’ont pas été conçues à partir des besoins des enfants, mais à partir de contraintes budgétaires, techniques et organisationnelles.

« À part les écoles de plein air, les écoles ont rarement été construites pour le bien des enfants. Elles ont été construites pour répondre à des contraintes bâtimentaires. »

C’est précisément ce décalage qui pose problème aujourd’hui. Réchauffement climatique, inconfort thermique, bâtiments vétustes : ces difficultés, souvent mises en avant dans les médias, ne sont que la partie visible d’un questionnement plus profond. Selon Wandrille Marchais, réparer les bâtiments ne suffit pas. La véritable question est celle du sens que l’on donne à l’école et aux espaces dans lesquels se déploient les apprentissages.

« Le problème n’est pas seulement de réparer une école. La vraie question, c’est de savoir quel type d’école on veut, quel type de pédagogie et quels types d’espaces pédagogiques nous souhaitons. Et ça, c’est une question de société, collective. »

Repenser l’architecture scolaire revient donc à interroger le rôle même de l’école dans notre société. Loin d’être neutre, le bâtiment scolaire conditionne :

  • les pratiques pédagogiques ;

  • les relations entre adultes et enfants ;

  • le rapport au savoir ;

  • et, plus largement, l’expérience scolaire vécue par chacun.

C’est à partir de ce constat que peuvent émerger d’autres manières de concevoir les espaces éducatifs — plus souples, plus ouverts, plus en phase avec les besoins des enfants d’aujourd’hui.

L'école idéale : la fameuse école en forme de chat, dessinée par Tomi Ungerer

Crédits : Tomi Ungerer et Ayla-Suzan Yöndel

Quand l’architecture devient un outil pédagogique

L’un des apports majeurs de l’exposition L’école idéale consiste à montrer que l’architecture scolaire n’est jamais neutre. Elle façonne les usages, influence les postures, conditionne les interactions et soutient — ou freine — certaines pratiques pédagogiques. À travers de nombreux exemples, Wandrille Marchais insiste sur le lien direct entre la forme des espaces et la manière d’enseigner et d’apprendre.

Changer la forme de la salle de classe

La salle de classe rectangulaire, héritée de l’école simultanée, reste aujourd’hui la norme. Pourtant, elle n’est ni universelle ni incontournable. Selon Wandrille Marchais, modifier la géométrie même de la salle de classe permet déjà d’ouvrir de nouvelles possibilités pédagogiques.

« Il y a plein d’exemples qui démontrent qu’on peut changer la géométrie de la salle de classe. Le rectangle peut devenir un rond, peut devenir un pentagone. »

Ces géométries alternatives ne relèvent pas de l’esthétique gratuite. Elles influencent directement la qualité de l’espace :

  • multiplication des surfaces ;

  • meilleure diffusion de la lumière naturelle ;

  • ventilation plus efficace ;

  • rapports moins frontaux entre élèves et enseignants.

« Ça multiplie le nombre de surfaces, le nombre de fenêtres, donc on a un meilleur accès à la lumière naturelle, à la ventilation aussi. »

La question des matériaux joue également un rôle central. Sortir du tout-béton et du plâtre peint permet d’introduire des dimensions sensorielles souvent absentes des salles de classe traditionnelles.

Au-delà des murs, le sol lui-même peut devenir un support pédagogique. Wandrille Marchais évoque notamment des écoles où les surfaces planes laissent place à des gradins, modifiant la manière de s’asseoir, d’écouter, de participer.

« Il y a des exemples où le sol, ce sont des gradins. Il n’y a quasiment pas d’espace plat dans la salle de classe. »

Ces choix spatiaux traduisent une idée forte : l’espace doit accompagner le rythme de l’enfant. Cloisons mobiles, espaces communicants, zones calmes et zones plus actives permettent de diversifier les usages sans multiplier les pièces.

« On accompagne le rythme de l’enfant qui n’a pas forcément besoin d’être dans le groupe tout le temps. On lui laisse des petites poches pour qu’il puisse être tout seul dans son coin. »

Certaines écoles vont jusqu’à concevoir la salle de classe comme un parcours, à l’image de classes en spirale ou escargot, dans lesquelles l’organisation spatiale reflète directement les différents temps de la journée et les niveaux de concentration.

« L’entrée se fait par la zone bruyante et plus on converge vers l’intérieur, plus on approche de la zone calme et apaisée. »

Dans tous les cas, la salle de classe n’est plus pensée comme un simple contenant, mais comme un outil au service d’une intention pédagogique.

Repenser les espaces oubliés : couloirs, seuils, circulations

Si la salle de classe concentre souvent l’attention, l’exposition invite aussi à porter un regard nouveau sur les espaces dits « secondaires » : couloirs, circulations, seuils. Des lieux généralement conçus comme purement fonctionnels, voire contraignants, mais qui jouent un rôle essentiel dans l’expérience scolaire.

« Le couloir a souvent été pensé comme le négatif de la salle de classe. Un espace où on se fait "engueuler", où il ne faut pas faire de bruit, on arrive, on enlève notre manteau, on est mis à la porte. Donc, c'est un lieu de traumatisme par excellence, on va dire. »

Pourtant, dès les années 1960, certains architectes ont commencé à interroger cette vision. Wandrille Marchais cite notamment Hans Scharoun, qui a proposé des circulations plus organiques, capables d’accueillir des usages pédagogiques.

« Les couloirs pourraient devenir des espaces où de petites poches de pédagogie peuvent avoir lieu. »

Cette approche sera prolongée par des architectes comme Herman Hertzberger, pour qui le couloir peut être envisagé comme un véritable « paysage dédié à la pédagogie » : un espace modulable, appropriable, ouvert.

« On peut imaginer des petits pupitres pour un enfant qui a envie d’être seul, ou au contraire des grands gradins pour du travail de groupe, avec des vues ouvertes, des accès au jardin. »

Repenser ces espaces permet non seulement d’optimiser chaque mètre carré construit, mais aussi de réduire la charge émotionnelle négative associée à certains lieux scolaires. Le couloir cesse d’être un lieu subi pour devenir un espace vécu.

Cette réflexion va parfois jusqu’à questionner la notion même de seuil : portes allégées, cloisons supprimées, continuité des espaces. Certaines écoles fonctionnent aujourd’hui sans portes, voire sans séparation stricte entre les classes.

« Il y a des exemples où il n’y a plus de porte. Il y a même des écoles où il n’y a plus de cloison, où tout le monde est dans le même espace, un peu comme un co-working. »

Ces choix spatiaux ne relèvent pas d’une mode, mais traduisent une volonté de créer des environnements plus ouverts, plus bienveillants, capables de soutenir d’autres manières d’apprendre, de circuler et de faire école ensemble.

L’école dehors : symptôme ou opportunité ?

Depuis quelques années, l’école dehors — parfois appelée école en forêt — connaît un essor croissant. Apprendre en plein air, au contact du vivant, semble répondre à une aspiration profonde : celle de sortir les enfants de cadres perçus comme trop contraignants, trop fermés, trop déconnectés de la nature. Mais pour Wandrille Marchais, ce mouvement soulève aussi une question plus dérangeante : que dit ce besoin de fuir l’école de l’état du bâti scolaire ?

« Quelque part, c’est aussi un échec de l’architecture. C’est-à-dire qu’on doit fuir le cadre bâti pour retrouver des conditions d’enseignement qui soient plus à l’écoute du bien-être de l’enfant. »

Ce paradoxe est au cœur de la réflexion portée dans l’exposition L’école idéale. Si l’école dehors séduit autant, ce n’est pas uniquement pour ses vertus pédagogiques ou écologiques, mais aussi parce qu’elle met en lumière les limites des espaces scolaires traditionnels. Espaces surchauffés, surpeuplés, peu adaptables : autant de réalités qui ont été brutalement révélées lors de la période post-Covid.

« On parlait de distanciation sociale, de surpopulation dans la salle de classe. Il y avait tout un vocabulaire carcéral qui revenait pour parler de l’école. »

C’est dans ce contexte que s’est imposée la nécessité de penser autrement les lieux d’apprentissage, y compris en dehors des murs. Loin de s’opposer à l’architecture, l’école dehors invite au contraire à l’élargir : à sortir d’une vision strictement bâtie de la salle de classe pour interroger ses usages, ses limites et ses prolongements.

Wandrille Marchais insiste sur un point essentiel : enseigner dehors ne supprime pas les besoins fondamentaux d’une école. Même sans murs, une classe reste un espace pédagogique, avec des contraintes très concrètes.

« Rester dehors une journée, vous avez besoin d’aller aux toilettes, d’avoir accès à l’eau, de ranger du matériel, parfois de recharger un téléphone. La problématique est la même : c’est une salle de classe, mais sans murs. »

C’est précisément là qu’intervient le rôle possible des micro-architectures. À travers la conception du petit pavillon Le Vau destiné à accompagner les pratiques d’école dehors, l’atelier Senzu explore une voie intermédiaire : ni école enfermée, ni école sans infrastructure, mais un dispositif léger, partageable, capable de soutenir les usages pédagogiques en extérieur.

« L’idée, c’était de créer une micro-architecture qui devienne un petit équipement pour accompagner ces pratiques, pour améliorer le quotidien des enseignants et permettre aux ateliers de durer plus longtemps en milieu naturel. »

Ce pavillon, pensé comme une cabane ou un tipi, ne se contente pas de répondre à des besoins fonctionnels. Il revendique aussi une puissance évocatrice, capable de nourrir l’imaginaire des enfants et de légitimer l’apprentissage hors les murs.

« Il y a la puissance du design et de l’architecture pour dire : c’est OK d’emmener les enfants dehors. »

En ce sens, l’école dehors n’apparaît plus comme une alternative radicale à l’école traditionnelle, mais comme un révélateur. Elle interroge les frontières entre intérieur et extérieur, entre nature et bâti, et invite à repenser l’école comme un écosystème pédagogique élargi, en lien avec son environnement.

Des matériaux pour une école plus vivante et plus durable

Penser l’école idéale, c’est aussi interroger la matière dont elle est faite, comme c'est le cas avec le pavillon Le Vau, construit en pisé, recouvert de briques d'argile, coiffé d'une charpente bois et d'une couverture en zinc. Longtemps dominée par le béton, l’architecture scolaire commence aujourd’hui à explorer d’autres voies, plus en phase avec les enjeux environnementaux, mais aussi avec les besoins sensoriels des enfants. Dans l’exposition L’école idéale, cette question occupe une place centrale.

« On a un chapitre dédié à cette question-là : de quoi est faite l’école idéale ? Quel est le matériau idéal pour une école ? »

À travers plusieurs exemples construits, l’exposition montre que des matériaux dits “alternatifs” peuvent être pleinement adaptés au cadre scolaire. Terre crue, paille, bois ou encore liège offrent des réponses concrètes aux défis climatiques, tout en transformant l’expérience vécue des espaces.

Ces matériaux ne sont pas seulement choisis pour leur faible impact carbone. Ils modifient le rapport des enfants à leur environnement quotidien : toucher des murs en terre, ressentir une acoustique plus douce, évoluer dans des espaces moins froids et moins réverbérants. L’école devient alors un lieu plus habité, plus chaleureux, plus vivant.

Parmi les exemples présentés figurent notamment une école construite en paille à Rosny-sous-Bois, le groupe scolaire Thomas Pesquet de Villepreux, et ses murs de refends en briques de terre, une école Montessori réalisée en liège en Espagne, ou encore des projets où le bois occupe une place centrale. Autant de réalisations qui montrent que ces choix sont techniquement possibles, durables et compatibles avec un usage scolaire intensif.

Mais la réflexion sur les matériaux ne se limite pas à la construction neuve. Wandrille Marchais insiste sur un enjeu majeur, encore peu exploré en France : la réhabilitation de bâtiments existants pour y installer des écoles.

« C’est une question très contemporaine : que faisons-nous de tout ce qui est construit aujourd’hui et qui devient obsolète ? »

L’exposition met en lumière un exemple particulièrement parlant : une école installée dans un ancien parking à São Paulo. Un bâtiment initialement dédié à la voiture, transformé en lieu d’apprentissage.

« Ce qui est très intéressant, c’est qu’on a l’avant-après. La voiture dans la salle de classe, puis tout d’un coup, c’est transformé en espace de pédagogie. Et c’est exactement le même espace. »

Cette transformation révèle le potentiel pédagogique de lieux a priori éloignés de l’école. Grandes hauteurs sous plafond, volumes ouverts, verrières, structures existantes : autant d’éléments qui permettent de créer des situations spatiales inédites, génératrices de curiosité et d’attachement.

« Le fait de changer l’usage d’un espace qui n’était pas dédié à l’origine à l’école permet de créer des surprises, des situations spatiales qui créent une relation différente au bâtiment. »

À l’heure où la démolition-reconstruction reste la norme, cette approche invite à changer de regard. Réhabiliter plutôt que construire, transformer plutôt que standardiser, c’est aussi inscrire l’école dans une logique de sobriété et de responsabilité écologique, sans renoncer à la qualité architecturale.

« Les écoles sont souvent des bâtiments neufs. On pourrait se poser collectivement la question : pourquoi ne pas faire des écoles dans des parkings, sur des toits d’immeubles ? »

Ainsi, le choix des matériaux et des structures ne relève pas uniquement de contraintes techniques ou environnementales. Il participe pleinement à la manière dont les enfants vivent l’école au quotidien. Une école plus durable est aussi une école plus sensible, capable de nourrir le rapport au monde, au corps et au vivant.

Concevoir l’école avec ceux qui la vivent : enfants, enseignants, parents

Repenser l’école idéale ne peut se faire sans celles et ceux qui la fréquentent au quotidien. L’un des fils rouges de l’exposition L’école idéale réside ainsi dans la place accordée à la concertation : une démarche qui consiste à associer les futurs usagers — enfants, enseignants, parents — à la réflexion architecturale.

Pour Wandrille Marchais, cette approche marque une évolution profonde dans la manière de concevoir les bâtiments scolaires.

« La concertation, c’est demander à des non-sachants ce qu’ils pensent d’un cahier des charges préexistant, dans l’idée de le faire évoluer pour prendre en considération des besoins qui viendraient plutôt du bas que du haut. »

Cette démarche est aujourd’hui de plus en plus intégrée aux projets architecturaux. Elle permet de recueillir des expériences vécues, des usages concrets, mais aussi des ressentis souvent absents des programmations techniques. Dans le cas de l’école, elle prend une dimension particulière, tant les lieux scolaires sont chargés émotionnellement.

L’exposition met notamment en lumière des projets qui ont donné une place centrale à la parole des enfants. C’est le cas du travail mené par Sarah Degouy, qui a invité des élèves à imaginer et dessiner leur « cour idéale », révélant des besoins parfois éloignés des standards habituels.

« Les enfants proposent souvent des choses de l’ordre du rêve. »

Ces propositions, bien que parfois difficiles à mettre en œuvre techniquement, ne relèvent pas de la simple fantaisie. Elles ouvrent des pistes précieuses pour penser autrement les espaces scolaires, en intégrant le jeu, l’imaginaire et le rapport sensible au lieu. Vous pouvez à ce propos écouter l'épisode dédié à l'aménagement des cours de récréation avec Edith Maruéjouls.

D’autres projets, comme celui mené sur Ilot 27 à Pantin, montrent comment la concertation peut également s’étendre aux parents et aux habitants d’un territoire, notamment pour choisir l’implantation même de l’école.

« On s’adresse à des non-sachants, donc il faut être très pédagogue. Il ne faut pas employer de jargon, il faut créer des outils comme des maquettes, des dessins, pour permettre la discussion. »

Pour autant, Wandrille Marchais souligne clairement que la concertation ne signifie pas l’effacement de l’expertise architecturale. Concevoir un bâtiment scolaire reste un métier complexe, soumis à des contraintes techniques, budgétaires et réglementaires.

« On ne peut pas faire une sorte de liste de Noël où chacun dirait ce qu’il voudrait voir dans l’école. Il faut arbitrer. »

L’enjeu est donc de trouver un équilibre : écouter sans promettre l’impossible, intégrer les usages sans renoncer à une vision d’ensemble. Cette posture permet de faire de l’architecture scolaire une affaire collective, tout en conservant une cohérence et une exigence de qualité.

« La concertation permet aussi de montrer que l’architecture, c’est une affaire de tous. »

En associant enfants, qui ont tant à nous enseigner, professeurs et parents à la fabrique de l’école, il ne s’agit pas seulement d’améliorer les bâtiments. Il s’agit aussi de renforcer le sentiment d’appartenance, de désacraliser l’institution et de transformer l’école en un lieu réellement partagé. Une condition essentielle pour que l’école idéale ne soit pas seulement pensée pour les enfants, mais avec eux.

C'est une démarche adoptée également par la Ville de Lyon, dans son programme de ville à hauteur d'enfants, qui s'intéresse notamment à l'aménagement des abords d'écoles, comme l'explique Tristan Debray dans l'épisode dédié.

L’école idéale : une utopie réaliste ?

Face à des propositions architecturales parfois audacieuses — écoles aux formes inattendues, salles de classe ouvertes, cours végétalisées, bâtiments transformés — une objection revient souvent : celle de l’utopie. Trop cher, trop complexe, trop éloigné des contraintes du réel. Pourtant, l’un des partis pris forts de l’exposition L’école idéale consiste précisément à montrer que ces réflexions ne relèvent pas du projet théorique, mais s’appuient sur des exemples construits, existants, visitables.

« Ce n’est pas du tout une exposition utopique. C’est une exposition concrète. On a choisi de montrer des projets construits. »

Sur les quarante projets présentés, tous ont été réalisés. Ils proviennent de contextes géographiques, sociaux et économiques très différents, démontrant la plasticité du bâti scolaire et sa capacité à évoluer sans modèle unique.

« Quand on regarde un peu l’histoire, ou quand on va piocher des exemples dans d’autres pays, on s’aperçoit que l’école est un bâtiment comme un autre et qu’il doit évoluer. »

Cette évolution est d’autant plus frappante lorsqu’on la compare à d’autres typologies architecturales. Le logement, le bureau ou les espaces culturels ont profondément changé en deux siècles. L’école, elle, reste largement ancrée dans des formes héritées du XIXᵉ siècle.

« Le logement a évolué en 200 ans, le bureau a évolué. L’école, elle regarde encore dans le rétroviseur du XIXᵉ siècle. »

Pourtant, certaines transformations récentes montrent qu’un changement est possible — et qu’il peut même devenir la norme. L’exemple des cours Oasis, développées notamment à Paris, est particulièrement révélateur. Lancé initialement pour répondre à l’urgence climatique et à la surchauffe des cours d’école, ce programme visait à remplacer le bitume par des sols végétalisés, plus frais et plus perméables.

« En 2017, tout le monde râlait parce qu'on allait installer dans les cours d'école des copeaux de bois, des arbres, il fallait ramasser les feuilles mortes, etc. On créait plein de recoins, les enfants allaient se cacher, y’allait avoir plein de problèmes.
Résultat des courses, tout le monde est heureux, il n'y a pas plus de problème que ça. Et c'est devenu un standard. C'est-à-dire qu'aujourd'hui, tous les programmes de construction d'école sont faits à partir des cours Oasis. Il y en a de plus en plus à Paris. »

Ces résistances n’ont donc pas empêché le projet de se déployer. Bien au contraire.

Aujourd’hui, les cours Oasis ne sont plus perçues comme une expérimentation marginale, mais comme une évidence dans les nouveaux projets scolaires portés par la Ville de Paris et au-delà. Ce qui semblait, quelques années plus tôt, irréaliste ou contraignant est désormais intégré aux cahiers des charges.

Pour Wandrille Marchais, cet exemple illustre un point fondamental : le bâti scolaire n’est pas figé, même lorsqu’il est conçu pour durer un siècle ou plus.

« Il ne faut pas voir la définition d’un bâtiment scolaire comme quelque chose de figé dans le marbre. Au contraire, c’est à réinventer à l’aune des contraintes écologiques, d’inclusivité et des problématiques de notre époque. »

Ainsi, l’école idéale ne relève ni de la nostalgie ni de la projection futuriste déconnectée du réel. Elle se construit par touches successives, à partir d’expérimentations concrètes, parfois contestées, souvent imparfaites, mais capables de transformer durablement les usages et les représentations.

Ce qui hier semblait impossible devient progressivement acceptable, puis souhaitable, avant de s’imposer comme une nouvelle norme. Une dynamique qui invite à regarder l’école non comme un héritage immuable, mais comme un chantier vivant, en constante évolution.

Redonner à l’école le goût d’apprendre

À travers l’exposition L’école idéale et les exemples qu’elle a rassemblé, une conviction se dessine clairement : repenser l’école ne consiste pas à inventer un modèle parfait, mais à redonner de l’espace à la créativité, à l’adaptation et au vivant. Loin des standards figés, l’école peut redevenir un lieu capable de stimuler la curiosité, de respecter les rythmes et de nourrir le désir d’apprendre.

Cette réflexion prend une résonance particulière lorsqu’il s’agit de l’école publique. Espaces ouverts, gratuits, accessibles à tous, les établissements scolaires constituent l’un des rares lieux véritablement partagés de notre société. Leur architecture n’est pas un simple décor fonctionnel : elle participe à l’expérience scolaire, à l’attachement au lieu, à la manière dont les enfants — et les adultes — s’y sentent accueillis.

Dans cette perspective, l’architecture devient un support vivant de l’apprentissage, un cadre qui peut encourager l’exploration, le mouvement, la coopération et l’imaginaire. Non pas en se substituant aux enseignants, mais en accompagnant leurs pratiques et en soutenant les dynamiques pédagogiques.

C’est ce souhait que formule Wandrille Marchais lorsqu’il évoque les enfants d’aujourd’hui, futurs adultes de demain :

« J’aimerais qu’il y ait beaucoup de créativité. J’aimerais que les enfants aient l’occasion de rester dans l’école publique et que l’école publique puisse leur servir de décors créatifs pour stimuler leur créativité, leur curiosité et conserver chez eux l’envie d’apprendre. La curiosité d’apprendre, c’est un super moteur dans la vie. Je pense que l’architecture peut accompagner ces mouvements-là. »

Redonner à l’école le goût d’apprendre, c’est peut-être cela, au fond : offrir aux enfants des lieux qui donnent envie d’y être, d’y rester, et d’y grandir.

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