Quelle place pour l’art dans l’éducation ? La vision d’Hervé Tullet #258

Quelle place pour l’art dans l’éducation ?
La question revient souvent, portée par des enjeux pédagogiques, culturels ou institutionnels. Mais elle est rarement posée à partir de ce que l’art fait réellement à l’enfant, au corps, au regard, au geste, au temps intérieur.

Dans cet épisode du podcast Les Adultes de Demain, l’artiste et auteur jeunesse Hervé Tullet ne parle ni de programmes, ni de méthodes, ni de compétences à acquérir. Il parle d’ennui, de simplicité, d’intuition. Il parle du geste avant le résultat, du regard avant le langage, de l’enfant avant l’élève. Et, à travers son parcours singulier et sa manière de créer, il interroge profondément notre rapport à l’éducation.

Pour Hervé Tullet, l’art n’est pas une activité parmi d’autres, ni un outil au service du développement de l’enfant. Il est un espace de vie, de relation, de transformation. Un espace dans lequel l’enfant n’a rien à prouver, rien à produire, mais simplement à être. Un espace où l’on apprend à voir avant d’apprendre à nommer, à ressentir avant de comprendre, à faire avant d’expliquer.

À travers ses livres, ses ateliers, ses règles volontairement simples — quelques couleurs, des points, des traits, des gribouillages — et des projets comme L’Expo idéale, Hervé Tullet défend une vision de l’art profondément accessible, libératrice et collective. Une vision qui redonne toute sa place à l’enfance, à l’ennui, au mouvement, et qui questionne en creux la manière dont notre société — et notre école — accompagnent aujourd’hui les enfants.

Alors, quelle place donner à l’art dans l’éducation ?
Et si la réponse ne se trouvait pas dans ce que l’art permet d’apprendre, mais dans ce qu’il permet de vivre ?

Repenser la place de l’art : au-delà d’une simple activité éducative

Dans les parcours scolaires, l’art est souvent relégué à une place périphérique. Une matière “à part”, parfois optionnelle, parfois instrumentalisée pour développer d’autres compétences : la motricité fine, le langage, la créativité, la confiance en soi.
Mais à travers sa parole, Hervé Tullet invite à déplacer radicalement le regard : l’art n’est ni une discipline parmi d’autres, ni un outil pédagogique au service d’objectifs extérieurs.

Il ne s’agit pas d’ajouter l’art à l’éducation, mais de repenser la manière même dont on éduque, dont on regarde les enfants, dont on entre en relation avec le monde.

L'art en tant que socle

Dans l’épisode, Hervé Tullet ne parle jamais de l’art comme d’un contenu à transmettre. Il ne l’inscrit pas dans une logique de savoirs ou de programmes, mais dans une expérience immédiate, sensible, vécue.

Il le dit très clairement lorsqu’il évoque ce que l’art représente pour lui :

« L'art, c'est ce qui nous reste. C'est notre seul espoir. L'art, c'est l'espoir de changer le monde. C'est le rêve de chacun des créateurs. L'art, c'est la possibilité de revoir le monde. C'est la possibilité de lui donner une autre forme.
L'art, c'est ce qui rend la vie plus intéressante que l'art. Ça, c'est
Robert Filliou. C'est vraiment mon mantra. L'art est la vie. »

L’art n’est pas ici un apprentissage à acquérir, mais un socle, presque une nécessité vitale. Quelque chose qui subsiste lorsque tout le reste — les cadres, les normes, les attentes — s’effondre ou ne fait plus sens.

Dans cette perspective, faire de l’art une “matière” scolaire, évaluée, découpée en objectifs, revient à passer à côté de sa nature profonde. L’art n’est pas là pour être maîtrisé, mais pour ouvrir, déplacer, transformer le regard.

Art en tant que moment de vie plus qu'outil de performance

Hervé Tullet se montre très critique vis-à-vis d’un art sacralisé, institutionnalisé, éloigné du vivant — et, par extension, d’un art scolaire réduit à des productions attendues, propres, valorisables.

Il oppose deux visions très différentes de l’art :

« Il y a une espèce d’art de plus en plus développé, une espèce d’art que Dubuffet ne pourrait pas supporter.
Un art sacralisé.
Un art… il faut enlever ses chaussures.
Ça coûte très, très cher.
On regarde, mais on ne s’approche pas trop près. »

Cette distance, cette sacralisation, se retrouvent aussi dans certaines pratiques éducatives où l’on attend de l’enfant un résultat : un dessin “réussi”, reconnaissable, conforme. Or, pour Hervé Tullet, l’enjeu n’est jamais le résultat.

Il le rappelle lorsqu’il parle des ateliers et des expériences artistiques qu’il observe :

« C’est toujours beau parce que c’est toujours un moment de vie.
C’est aussi un moment de vie partagé.
Donc, c’est un moment de vie communautaire. »

Ce qui compte n’est pas ce qui est produit, mais ce qui se vit : le geste, le mouvement, la relation, l’énergie collective.
L’art ne sert pas à “faire mieux”, ni à “faire joli”, mais à être pleinement présent.

L’art comme manière d’entrer en relation avec le monde

Dans le discours d’Hervé Tullet, l’art apparaît avant tout comme une manière d’habiter le monde autrement. Une façon d’aiguiser le regard, de ralentir, de percevoir ce qui échappe au langage.

Il le formule très simplement :

« L’art, c’est comprendre comment on vit.
L’art, c’est comment on peut jouer avec nos yeux pour transformer notre art en vie. »

Cette idée traverse tout l’épisode : voir avant de dire, ressentir avant de nommer. Loin d’un apprentissage intellectuel, l’art devient une expérience sensorielle, intuitive, presque méditative.

Et c’est précisément pour cela qu’il a toute sa place dans l’éducation, non pas comme une compétence à développer, mais comme une expérience fondatrice, accessible à tous :

« L’art, il est pour tous.
Il est pour nous. »

Dans cette perspective, repenser la place de l’art dans l’éducation, ce n’est pas lui faire plus de place dans l’emploi du temps.
C’est accepter qu’il soit un espace de relation, de liberté et de transformation, au cœur même de l’enfance.

Retrouvez les convictions d’Hervé Tullet sur l’art et l’enfance dans son livre à la fois autobiographique, poétique et manifeste artistiques, L’Enfant.

L’enfant, maître de l’intuition et du geste

L’enfant comme porteur naturel de l’intuition

Dans la parole d’Hervé Tullet, l’enfant n’est jamais envisagé comme un être “en devenir”, incomplet ou en attente d’apprentissages essentiels. Il est au contraire présenté comme plein, doté d’une capacité rare que les adultes ont souvent perdue : l’intuition.

Il l’exprime de manière très directe :

« Les enfants ont l’outil ultime pour faire ce boulot.
C’est la fulgurance de l’intuition.
Ce sont des microsecondes. »

Cette fulgurance, cette capacité à agir, sentir, décider sans passer par l’analyse ou la justification, constitue pour lui le cœur même du geste créatif. Là où l’adulte doute, anticipe, corrige, l’enfant agit. Il n’explique pas : il fait.

Et c’est précisément cette immédiateté qui fait de l’enfant un acteur central de l’expérience artistique — non pas parce qu’il “fait mieux”, mais parce qu’il fait vrai, sans détour.

« Les enfants sont les maîtres »

Hervé Tullet va plus loin encore : il renverse explicitement la hiérarchie habituelle entre adulte et enfant. Il ne parle pas d’un rapport d’accompagnement ou de transmission descendante, mais d’un rapport d’apprentissage inversé.

Il le dit sans ambiguïté :

« Il faut leur redonner au minimum l'espace et au maximum le pouvoir. Il y a ce livre de Jacques Rancière que je n'ai jamais réussi à finir, Le maître ignorant, mais ça me paraît évident : les enfants sont nos maîtres. Les enfants, c'est les maîtres. Ce seront les maîtres de notre futur. »

Cette affirmation ne relève pas de la provocation. Elle s’inscrit dans une réflexion profonde sur ce que l’école, et plus largement la société, attend des enfants. Selon lui, nous leur transmettons surtout notre propre lecture du monde — une lecture déjà abîmée, déjà en crise.

Il poursuit :

« Pour l’instant, on leur donne exactement la même lecture que ce qu’on a aujourd’hui.
On ne les développe pas comme des enfants qui seront autonomes dans leur futur,
mais on leur donne comme on voudrait qu’ils soient dans le futur. »

Or, rappelle-t-il, le futur que nous fabriquons aujourd’hui n’est pas enviable. Dès lors, pourquoi ne pas accepter d’apprendre de ceux qui portent encore une autre manière d’être au monde ?

Ces propos font écho à l’épisode enregistré avec Sophie Marinopoulos sur ce que les enfants nous enseignent.

Une résonance forte avec l’éducation et la posture adulte

Cette vision de l’enfant comme maître engage profondément la posture adulte. Elle oblige à renoncer à une part de contrôle, de savoir, de maîtrise. Elle invite à une relation éducative fondée non sur la domination ou la correction, mais sur la confiance et la responsabilité partagée.

Hervé Tullet le souligne avec force :

« Les enfants adorent être responsabilisés.
Et on les infantilise. »

Cette infantilisation, paradoxale, consiste à priver l’enfant de ce qu’il est déjà capable de faire : observer, créer, décider, sentir. À travers l’art — et en particulier à travers le geste, le jeu, l’intuition — il devient possible de redonner à l’enfant une place active, vivante, engagée.

Dans cette perspective, l’adulte n’est plus celui qui sait, mais celui qui ouvre un espace, accepte de ne pas tout prévoir, et parfois même de ne pas savoir. Une posture exigeante, inconfortable, mais profondément féconde.

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L’ennui, une condition essentielle à la création

L’ennui comme espace intérieur

Dans le discours d’Hervé Tullet, l’ennui n’est jamais présenté comme un manque, ni comme un problème à résoudre. Il est au contraire un état fondateur, un espace intérieur indispensable à la création, à l’intuition, au surgissement de formes nouvelles.

Il le dit sans détour :

« Je ne peux pas créer sans ennui. »

Pour Hervé Tullet, la création ne naît pas de l’agitation, ni de la stimulation permanente, mais d’un temps long, flottant, parfois inconfortable, où rien n’est attendu. L’ennui devient alors un seuil, une zone de passage entre le vide apparent et l’émergence de quelque chose d’inattendu.

Il précise :

« Je crois en une forme d’errance et je crois en une forme d’illumination.
Pour moi, la création telle que je la vis, vraiment, c’est une illumination après de l’ennui.
Ce sont des moments de surprise. »

L’ennui ouvre un espace dans lequel l’esprit peut errer librement, sans objectif, sans pression, sans consigne. Et c’est précisément dans cette errance que surgissent les idées, les images, les intuitions.

Une critique implicite de la sur-stimulation

À travers son récit d’enfance, Hervé Tullet pose aussi une critique implicite — mais très claire — de notre rapport contemporain au temps, et en particulier au temps de l’enfance.

Il raconte cet ennui profond, structurant, qui a traversé son enfance :

« Cet ennui est extrêmement présent, effectivement, dans mon enfance.
Donc j’ai une culture de l’ennui qui fait que je sais ne pas m’ennuyer dans l’ennui, ce qui est quelque chose qui, visiblement, manque aujourd’hui. »

Cette phrase dit beaucoup. Elle suggère que la capacité à s’ennuyer s’apprend, se construit, se cultive. Et que cette compétence — pourtant essentielle — tend à disparaître dans des environnements où l’enfant est constamment sollicité, occupé, stimulé.

Hervé Tullet ne parle pas directement d’écrans, de programmes ou de dispositifs éducatifs. Mais il met en lumière un manque : celui d’un temps vide, non rempli, non dirigé, dans lequel l’enfant peut simplement être là, présent à lui-même.

L'ennui, ce n'est pas le vide, mais la disponibilité

L’ennui dont parle Hervé Tullet n’est pas un vide stérile. Il est au contraire une disponibilité intérieure, une forme d’attention ouverte, silencieuse, réceptive.

Il le décrit avec beaucoup de poésie à travers ce souvenir précis de son enfance :

« C’est l’heure de la sieste, mais quelle sieste ? De quoi on parle ?
Et donc je me retrouve dans la chambre de mes parents, allongé sur un lit, en train de regarder le plafond, et je vois ces choses au plafond.
Et la surprise, c’est de comprendre, un jour — mais longtemps après, vraiment longtemps après — que ce n’était pas au plafond, mais qu’elles étaient dans mes yeux. »

Ce moment dit tout : l’ennui comme porte d’entrée vers le sensible, vers une perception fine du monde — et de soi. Ce que l’enfant observe, ce qu’il imagine, ce qu’il projette, ne vient pas de l’extérieur, mais de l’intérieur.

Hervé Tullet poursuit :

« Et ce qui est magnifique, c’est que d’abord, c’est un spectacle.
Ces choses-là, elles bougent.
C’est comme les méduses, c’est beau à voir.
[…]
Et c’est le spectacle dans mes yeux. »

Dans cette expérience, l’enfant n’est pas passif. Il est profondément actif, mais autrement : par l’attention, par la contemplation, par la présence. L’ennui devient alors une condition de disponibilité, essentielle à la créativité, mais aussi au développement intérieur de l’enfant.

Le geste avant le résultat : redonner du mouvement à l’apprentissage

Quand le cadre libère le geste

Si Hervé Tullet insiste autant sur le geste, ce n’est pas pour opposer une nouvelle fois le processus au résultat, mais pour montrer ce que cela change concrètement dans la manière de transmettre.

Dans les ateliers créatifs collectifs qu'il propose, il ne s’agit pas de laisser faire “n’importe quoi”, mais au contraire de poser un cadre clair, simple et partagé. Un cadre qui rend le geste possible, sans l’enfermer dans une attente de performance.

Il explique ainsi :

« Les points, les traits, les tâches, les gribouillages, c’est une règle.
C’est une règle précise.
Ça évite les smileys, ça évite les cœurs. »

Et il précise :

« Parce que si on laisse les gens, les enfants, faire ce qu’ils veulent, on se retrouve avec des smileys, des cœurs et leurs prénoms immédiatement, et des fleurs avec des pétales. »

Ici, Hervé Tullet ne critique pas l’expression personnelle. Il montre comment, sans cadre, l’enfant (comme l’adulte) reproduit des formes déjà vues, rassurantes, immédiatement reconnaissables. Le geste devient alors répétition, imitation, conformité.

Le geste comme expérience incarnée

En proposant un vocabulaire visuel simple — points, traits, tâches, gribouillages, quelques couleurs — Hervé Tullet déplace l’attention vers le corps, le mouvement, l’expérimentation.

Le geste n’est plus évalué.
Il est habité.

On peut superposer, rater, recommencer, tourner autour, ajouter, enlever. Le geste devient une exploration, et non une démonstration.

Ce que cela change dans la posture de l’adulte

Ce déplacement transforme profondément la transmission. Hervé Tullet pointe en creux une dérive fréquente dans les pratiques éducatives et artistiques : celle de la recherche du “beau”, du reconnaissable, du valorisable. Un résultat qui rassure l’adulte, mais qui peut enfermer l’enfant. Lorsque le geste prime sur le résultat, l’adulte n’est plus celui qui valide ou corrige, mais celui qui crée les conditions pour que quelque chose advienne. Il est celui celui qui ouvre un espace, propose un cadre, puis se retire.

Hervé Tullet le dit ainsi :

« Ce qui est intéressant, c’est qu’il y a une appropriation.
Cette appropriation se fait avec les compétences de chacun. »

Et cette appropriation traverse tous les contextes :

« Une assistante maternelle dans une crèche,
ou une orthophoniste,
ou des gens à l’hôpital,
ou des gens dans une maison de retraite. »

Ce n’est donc pas le niveau technique qui compte, mais la possibilité pour chacun de mettre son corps, son rythme et son expérience dans le geste.

Et c’est là que l’art rejoint l’éducation de manière très concrète :
non comme un apprentissage à réussir, mais comme un espace d’expérimentation vivante, qui remet du mouvement — au sens propre — dans les apprentissages.

Voir avant de nommer : apprendre à regarder le monde

L’art avant le langage

À plusieurs reprises dans l’épisode, Hervé Tullet revient sur une idée essentielle : nous apprenons très tôt à nommer, beaucoup moins à voir. Or, pour lui, l’art commence précisément là où les mots s’arrêtent — ou plutôt, là où ils ne sont pas encore nécessaires.

Il le formule très simplement :

« On pense à apprendre à écrire et on n’apprend pas à voir. »

Cette phrase dit un déséquilibre fondamental dans notre manière d’éduquer. L’apprentissage du langage verbal occupe une place centrale, parfois exclusive, alors que la capacité à regarder, à percevoir, à ressentir précède pourtant les mots — et continue de les dépasser tout au long de la vie.

Pour Hervé Tullet, l’art vient réhabiliter cette dimension première de l’expérience humaine.

La communication visuelle avant la communication verbale

Dans son approche, voir n’est pas une étape préparatoire au langage : voir est déjà un langage. Un langage autonome, complet, riche, qui n’a pas besoin d’être traduit pour exister.

Il le dit explicitement :

« Voir sans mettre des mots dessus, forcément, c’est un langage en soi. »

Cette phrase est centrale. Elle renverse une hiérarchie implicite très présente dans l’éducation : celle qui place la verbalisation au-dessus de l’expérience sensible. Or, pour Hervé Tullet, mettre des mots trop tôt peut parfois appauvrir l’expérience, la figer, la refermer.

Il poursuit :

« J’aime bien voir.

Dans les choses que je fais, je fais des collections. Quand je me promène dans la rue, je ne le fais pas exprès, mais je regarde partout. Je vois des associations de bleu-rouge-jaune. Il y a une voiture rouge, un panneau bleu derrière, et une femme en jaune qui passe devant.

Ce sont des petites impulsions créatives dans la rue qui ne sont réservées qu'à mes yeux, à moi, puisque moi, j'ai décidé de collectionner les bleu-rouge-jaune, de collectionner les blops. »

Cette simplicité est trompeuse. Elle dit une posture : accepter de rester dans le regard, dans la perception, sans chercher immédiatement à expliquer, à nommer, à analyser.

Apprendre à voir sans expliquer

Hervé Tullet évoque aussi le monde de l’art pour illustrer cette idée. Il parle de ces expériences où l’on est plongé dans un espace, sans qu’un discours explicatif vienne immédiatement cadrer ce que l’on ressent :

« Dans l’art, il y a aussi eu beaucoup de ça.
On est dans un espace, on voit.
On n’a pas forcément besoin de dire :
“C’est un Calder parce qu’il a accroché.”
On est dedans, ça développe un autre sens.
»

Ce “autre sens” est précisément ce que l’art permet de cultiver chez l’enfant : une attention fine, une disponibilité au monde, une capacité à percevoir sans réduire.

Il met aussi en garde contre une tendance très répandue :

« De tout ramener sans arrêt à l’écrit, même ce qu’on voit, voilà, ça empêche. »

Apprendre à voir sans expliquer, ce n’est pas refuser le langage. C’est lui redonner sa juste place, après l’expérience, après le ressenti, après le regard. C’est accepter que l’enfant — comme l’adulte — puisse vivre quelque chose sans avoir immédiatement à le traduire en mots.

Dans cette perspective, l’art devient un espace précieux dans l’éducation : un espace où l’on apprend à habiter le monde avec ses yeux, avant de chercher à le comprendre avec des concepts.

L’art comme remède et comme lien

L’art comme transformation du regard

Pour Hervé Tullet, l’art ne relève ni du divertissement ni de l’accessoire. Il n’apparaît jamais comme une activité parmi d’autres, mais comme une nécessité profonde. Lorsque tout vacille — les repères, les récits, les cadres — l’art demeure comme un point d’ancrage possible, un espace où le monde peut encore être habité.

« L’art, c’est l’espoir de changer le monde.
C’est le rêve de chacun des créateurs.
L’art, c’est la possibilité de revoir le monde.
C’est la possibilité de lui donner une autre forme. »

L’art agit alors comme une transformation du regard. Il ne change pas nécessairement la réalité extérieure, mais il modifie profondément la manière dont nous la percevons. Il agit en transformant le regard. Il ouvre une autre manière de percevoir, de ressentir, de se relier à ce qui nous entoure. Et en changeant le regard, c’est toute l’expérience de la vie qui peut se déplacer.

Cette idée est condensée dans une phrase qui revient comme un mantra chez Hervé Tullet :

« L’art est la vie. »

L’art devient alors un remède au sens le plus large du terme : non pas une solution qui efface les difficultés, mais une force qui permet de continuer à voir, à sentir, à rester vivant dans un monde qui peut parfois se durcir.

L’art comme lien entre enfants, adultes et générations

Cette transformation du regard ne se vit jamais dans l’isolement. Dans la parole d’Hervé Tullet, l’art est indissociable de la relation. Il n’est pas pensé comme une pratique solitaire, réservée à quelques-uns, mais comme une expérience qui circule, qui se partage, qui se vit à plusieurs.

Là où certaines formes d’art installent une distance — entre ceux qui savent et ceux qui regardent, entre le créateur et le public — l’art tel qu’il le conçoit ouvre au contraire un espace commun. Un espace où l’on fait ensemble, où chacun peut entrer sans prérequis, sans compétence technique, sans hiérarchie implicite.

Cette dimension relationnelle traverse aussi bien ses ateliers que ses livres ou ses projets à grande échelle. L’art devient un terrain de rencontre entre enfants et adultes, entre générations, entre institutions et individus. Il crée du commun là où les parcours, les âges et les statuts pourraient séparer.

L'expo idéale : une expérience collective qui efface les frontières

Cette volonté de faire de l’art un lieu de rencontre se manifeste très concrètement dans des projets comme L’Expo idéale. Pensée pour exister sans la présence de l’artiste, elle renverse les cadres habituels de la création et de la transmission.

« C’est une expo de moi qu’on peut faire sans moi,
où on veut, quand on veut, avec qui on veut,
avec le temps qu’on veut.
»

Dans cette proposition, les rôles traditionnels s’effacent : il n’y a plus d’auteur central, plus de spectateurs passifs, plus de parcours imposé. Chacun devient acteur de l’expérience, à son rythme, avec ses moyens, dans le cadre qu’il choisit.

L’art n’est plus un objet à contempler, mais une situation à vivre. Une expérience collective qui permet à des groupes très différents — enfants, adolescents, adultes, professionnels, familles — de se retrouver autour d’un même langage, simple mais exigeant.

L'art pour contrer la solitude et la déshumanisation

En filigrane de tout l’épisode, se dessine une inquiétude profonde : celle d’un monde qui isole, qui fragmente, qui rend les vies intérieures de plus en plus invisibles. Hervé Tullet évoque à plusieurs reprises la solitude, le silence, l’intimité dans laquelle se créent les œuvres.

Il en parle avec beaucoup de justesse lorsqu’il évoque le rôle des livres et de l’art dans une vie :

« Et s’ils deviennent des compagnons,
ils peuvent suivre toute la vie.

Et s’ils suivent toute la vie,
c’est la vie de gens
qui sont souvent solitaires
et qui ont créé quelque chose dans leur intimité,
dans leur humanité la plus profonde,
dans le silence,
s’ils sont honnêtes.
»

Dans cette perspective, l’art n’est pas seulement un remède individuel. Il est aussi une résistance à la déshumanisation. Il maintient un espace où le sensible, le lien et le vivant peuvent encore exister, là où tout tend parfois à s’accélérer, à se normaliser, à s’appauvrir.

Et c’est peut-être là que l’art trouve toute sa place dans l’éducation : non pas pour former, corriger ou évaluer, mais pour relier, réparer, réhumaniser.

Quelle place pour l’art dans l’éducation aujourd’hui ?

Déplacer la question plutôt que d’y répondre

Tout au long de cet échange, Hervé Tullet ne propose ni méthode clé en main, ni modèle éducatif à appliquer. Il ne dit jamais comment faire entrer l’art à l’école, ni combien d’heures lui consacrer.
Il fait autre chose : il déplace la question.

Car poser la question de la place de l’art dans l’éducation, ce n’est pas seulement interroger les contenus ou les dispositifs. C’est interroger notre rapport à l’enfance, au temps, au regard, au geste, à l’ennui. C’est interroger ce que nous attendons réellement de l’éducation — et ce que nous projetons sur les enfants.

À travers ses mots, une idée revient avec force : l’art ne se rajoute pas, il transforme. Il transforme le regard que l’on porte sur l’enfant, sur l’apprentissage, sur la relation éducative elle-même.

Dans cette perspective, la question n’est peut-être pas :
Quelle place donner à l’art dans l’éducation ?
Mais plutôt : quelle place sommes-nous prêts à laisser à l’enfance ?

Tout au long de l’épisode, Hervé Tullet invite à redonner aux enfants ce qui leur manque le plus aujourd’hui : de l’espace, du temps, une véritable responsabilité dans ce qu’ils vivent et construisent. Cette invitation engage profondément l’adulte. Elle vient questionner nos cadres, nos peurs, nos besoins de contrôle. Elle suppose une confiance réelle dans ce que l’enfant porte déjà en lui : une intuition vive, une capacité à voir, à créer, à transformer le monde.

Une invitation à changer de regard

Hervé Tullet ne parle pas d’une révolution spectaculaire ou bruyante. Il parle d’une révolution intime, silencieuse, vivante. Une révolution qui passe par le regard que nous portons sur l’enfant — et sur l’art.

Il le dit dans cette phrase qui résonne comme un point d’orgue :

« L’enfant est la révolution qui bouillonne au cœur de chaque vivant. »

Cette phrase ne clôt pas le débat. Elle l’ouvre.
Elle invite l’adulte à se demander ce qu’il fait, concrètement, de cette révolution : s’il la canalise, s’il la freine, s’il la formate… ou s’il accepte de lui faire une place.

Peut-être que la place de l’art dans l’éducation commence là :
dans notre capacité à changer de regard, à ralentir, à laisser advenir, à faire confiance au vivant — en l’enfant, et en nous.

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Quelle posture pour enseigner aujourd’hui ? avec Anna Gourdikian @laviedenseignante #257